Internet est-il vraiment aussi toxique qu’il en a l’air ?

Introduction — Une impression largement partagée

Pour de nombreuses personnes, les réseaux sociaux donnent l’impression d’être devenus des espaces dominés par la colère, les insultes et les conflits permanents.

On y voit des débats qui dégénèrent rapidement.
Des attaques personnelles.
Des accusations.
Des campagnes de harcèlement.
Des propos haineux.

À force d’être exposés à ce type de contenu, il devient facile d’en tirer une conclusion :

« Les gens sont devenus plus haineux. »

Mais cette impression reflète-t-elle réellement le comportement de la majorité des utilisateurs ?

Les recherches récentes suggèrent une réalité beaucoup plus nuancée.

Elles indiquent qu’une très petite minorité d’utilisateurs produit l’immense majorité du contenu haineux observé sur plusieurs plateformes.

Cette constatation soulève une question importante :

Et si une petite minorité très active était capable de déformer notre perception de l’ensemble de la société ?


1. Une minorité très active

Les recherches réalisées sur différentes plateformes arrivent à une conclusion étonnamment similaire.

Même si les chiffres varient selon les contextes, le portrait général demeure stable :

  • une très faible proportion d’utilisateurs produit la majorité du contenu haineux ;
  • plus de 70 % des utilisateurs ne publient jamais de contenu de cette nature ;
  • dans certaines études, 5 % des utilisateurs génèrent plus de 80 % du contenu haineux observé ;
  • dans d’autres cas, 1 % des utilisateurs produisent près de la moitié des commentaires haineux.

Ces résultats ne signifient pas que les problèmes n’existent pas.

Ils signifient plutôt que le phénomène est fortement concentré.

Autrement dit :

ce n’est pas toute la population qui produit ce contenu.

C’est une minorité relativement restreinte, mais souvent extrêmement active.

Cette distinction est importante.

Car lorsque nous observons Internet, nous avons tendance à confondre deux choses :

  • la visibilité ;
  • la représentativité.

Or elles ne sont pas équivalentes.


2. Quand le bruit ressemble à une majorité

Notre cerveau n’est pas particulièrement doué pour évaluer les proportions dans un environnement saturé d’information.

Nous utilisons souvent des raccourcis mentaux.

Ce qui attire notre attention nous paraît plus fréquent.

Ce qui est répété nous paraît plus important.

Ce qui provoque une émotion forte nous paraît plus répandu.

Les contenus haineux possèdent justement plusieurs caractéristiques qui les rendent très visibles :

  • ils choquent ;
  • ils provoquent ;
  • ils suscitent des réactions ;
  • ils attirent les commentaires ;
  • ils alimentent les controverses.

Résultat :

une poignée de personnes peut parfois donner l’impression de représenter une majorité.

Un utilisateur qui publie cinquante messages agressifs par semaine occupe beaucoup plus d’espace public que cinquante utilisateurs qui publient chacun un commentaire constructif par mois.

Le volume finit par créer une illusion de nombre.

Et cette illusion influence notre perception de la société.


3. La pollution verbale

Une comparaison peut aider à comprendre le phénomène.

Dans plusieurs secteurs industriels, une petite proportion d’acteurs produit une grande partie de la pollution.

Cela ne signifie pas que la pollution n’existe pas.

Cela signifie simplement qu’elle est concentrée.

Les propos haineux en ligne semblent parfois suivre une logique similaire.

Une faible proportion d’utilisateurs produit une grande partie du contenu problématique.

On pourrait parler d’une forme de pollution verbale.

Cette comparaison est utile parce qu’elle change le diagnostic.

Si l’on croit que toute la société est devenue haineuse, les solutions envisagées seront très différentes de celles que l’on adopte lorsqu’on comprend qu’une minorité concentre la majorité du problème.

Dans le premier cas, on finit par se méfier de tout le monde.

Dans le second, on cherche à comprendre pourquoi certains comportements occupent autant d’espace.


4. Le danger : perdre confiance en l’humanité

Les conséquences les plus importantes ne sont peut-être pas celles que l’on imagine.

Le principal risque n’est pas seulement l’existence des contenus haineux.

Le principal risque est parfois la perception qu’ils créent.

À force d’être exposés aux conflits, plusieurs personnes en viennent à croire que :

  • la majorité des gens sont hostiles ;
  • les citoyens sont incapables de dialoguer ;
  • les désaccords sont devenus impossibles à surmonter ;
  • toute coopération est vouée à l’échec.

Cette impression peut devenir un problème en elle-même.

Car la confiance constitue l’une des infrastructures invisibles de toute société.

Lorsque la confiance s’effondre :

  • la coopération devient plus difficile ;
  • la participation diminue ;
  • le cynisme augmente ;
  • le repli sur soi devient plus fréquent.

Nous cessons alors d’agir en fonction de ce que les gens sont réellement.

Nous agissons en fonction de ce que nous croyons qu’ils sont.


5. Les silencieux

Une autre question mérite d’être posée.

Qui sont les personnes qui ne participent pas à ces échanges ?

Car les études nous renseignent surtout sur les producteurs de contenu.

Elles nous en disent beaucoup moins sur les observateurs.

Parmi ceux qui restent silencieux, on retrouve probablement :

  • des personnes qui approuvent ;
  • des personnes qui désapprouvent ;
  • des personnes qui évitent les conflits ;
  • des personnes fatiguées ;
  • des personnes qui ne voient aucun intérêt à intervenir.

Le silence est difficile à interpréter.

Il ne signifie pas automatiquement l’accord.

Il ne signifie pas automatiquement le désaccord.

Mais il nous rappelle une chose essentielle :

nous entendons surtout les plus bruyants.

Cela ne veut pas dire qu’ils sont les plus nombreux.


6. Les réseaux sont-ils conçus pour amplifier le pire ?

Une autre question mérite d’être explorée.

Pourquoi ces contenus occupent-ils autant d’espace ?

Une partie de la réponse concerne les comportements humains.

Mais une autre partie concerne les plateformes elles-mêmes.

Les réseaux sociaux sont souvent conçus pour maximiser :

  • l’attention ;
  • l’engagement ;
  • les réactions.

Or les émotions fortes génèrent généralement davantage d’engagement que les échanges nuancés.

L’indignation attire plus facilement l’attention que la coopération.

Le conflit attire plus facilement les clics que le consensus.

Ainsi, même lorsqu’une minorité produit le contenu, certains mécanismes peuvent contribuer à l’amplifier.

Le problème n’est alors plus seulement individuel.

Il devient également structurel.


7. Une leçon démocratique plus large

Cette réflexion dépasse largement Internet.

On retrouve des phénomènes similaires dans :

  • les médias ;
  • les organisations ;
  • les syndicats ;
  • les institutions ;
  • la politique.

Une minorité très active peut parfois occuper une place disproportionnée dans l’espace public.

Cela ne signifie pas qu’il faut ignorer cette minorité.

Cela signifie qu’il faut éviter de confondre visibilité et représentativité.

Une démocratie saine exige justement cette capacité de discernement.

Elle demande de distinguer :

  • ce qui est bruyant de ce qui est majoritaire ;
  • ce qui est visible de ce qui est répandu ;
  • ce qui choque de ce qui représente réellement la société.

8. Que pouvons-nous faire ?

Individuellement

Nous pouvons apprendre à remettre en question certaines impressions.

Avant de conclure que « tout le monde pense ainsi », il peut être utile de se demander :

  • combien de personnes parlent réellement ?
  • combien de personnes restent silencieuses ?
  • ce contenu est-il représentatif ou simplement très visible ?

Collectivement

Nous pouvons créer davantage d’espaces qui favorisent :

  • la coopération ;
  • la nuance ;
  • la délibération ;
  • l’écoute.

Plus ces espaces existent, moins les contenus les plus agressifs définissent notre perception de la société.


Au niveau des plateformes

Les plateformes peuvent également agir.

Par exemple :

  • limiter certaines formes d’amplification artificielle ;
  • valoriser les contributions constructives ;
  • rendre les algorithmes plus transparents ;
  • développer des mécanismes qui récompensent les comportements coopératifs plutôt que conflictuels.

L’objectif n’est pas d’éliminer les désaccords.

Il est d’éviter que les comportements les plus toxiques deviennent les plus visibles.


9. Ce que cela nous apprend sur la société

Ces recherches nous rappellent une leçon importante.

Les contenus les plus visibles ne représentent pas nécessairement les comportements les plus répandus.

Une société peut sembler beaucoup plus divisée qu’elle ne l’est réellement.

Une communauté peut paraître beaucoup plus hostile qu’elle ne l’est réellement.

Et parfois, la première étape pour reconstruire la confiance consiste simplement à mieux distinguer le bruit de la réalité.


Conclusion — Voir au-delà du bruit

Internet nous montre souvent ce qui est le plus spectaculaire.

Ce qui choque.

Ce qui provoque.

Ce qui déclenche des réactions.

Mais ce n’est pas nécessairement ce qui représente le mieux la société.

Comprendre cette différence ne règle pas tous les problèmes.

Les propos haineux demeurent réels.

Les conflits demeurent réels.

Les divisions demeurent réelles.

Mais cela nous permet d’éviter une erreur tout aussi dangereuse :

croire qu’une minorité très bruyante représente l’ensemble de l’humanité.

Car lorsque nous confondons le bruit avec la réalité, nous risquons de perdre confiance non seulement dans Internet, mais aussi dans les autres.

Et parfois, retrouver un regard plus juste sur la société constitue déjà une forme de résistance.