Introduction
Nous sommes une espèce paradoxale.
Nous sommes capables de ressentir profondément la souffrance d’un être humain qui nous est proche, tout en restant indifférents à celle de millions d’autres que nous ne connaissons pas. Nous pouvons coopérer avec une extraordinaire efficacité au sein de petits groupes, tout en étant capables de nous opposer violemment à ceux que nous percevons comme différents.
Pourtant, l’humanité est aujourd’hui confrontée à des problèmes qui exigent de dépasser ces frontières.
Notre avenir dépend de décisions dont les conséquences traversent les continents, les générations et les sociétés. Les crises écologiques, les pandémies, les guerres et les technologies à haut impact nous confrontent à une réalité nouvelle : notre destin est devenu profondément interdépendant.
Nous pouvons continuer à penser et à agir comme des individus, des groupes ou des nations séparées. Mais les conséquences de nos actions, elles, ne le sont plus.
Dans ces conditions, la capacité à comprendre l’autre prend une importance qui dépasse largement le domaine de la morale. L’empathie permet de reconnaître que derrière une différence d’opinion, de culture ou d’intérêt se trouve un être humain qui, comme nous, cherche à vivre, à protéger ce qui lui est cher et à éviter la souffrance.
Cette reconnaissance ne supprime pas les désaccords. Elle rend simplement possible leur résolution sans que la différence devienne nécessairement une menace.
L’empathie serait alors bien davantage qu’une qualité individuelle : elle serait l’un des mécanismes fondamentaux par lesquels une espèce profondément interdépendante peut apprendre à coopérer.
Et si notre puissance technologique continue de croître plus rapidement que notre capacité à coopérer, une question devient incontournable : pouvons-nous réellement assurer notre survie sans développer notre capacité à comprendre et à considérer l’autre ?
C’est peut-être là que se trouve l’un des grands défis de l’humanité : apprendre à élargir notre cercle de considération assez rapidement pour qu’il englobe l’ensemble de ceux dont notre avenir dépend.
I. Une espèce devenue interdépendante
Nous n’avons jamais survécu seuls
L’être humain n’a jamais été une créature véritablement solitaire.
Bien avant les villes, les États ou les réseaux numériques, notre survie dépendait déjà des autres. Se nourrir, se protéger, élever les enfants, transmettre des connaissances, soigner les blessés ou simplement traverser une période difficile exigeaient une forme de coopération.
Une personne isolée disposait de capacités limitées. Un groupe pouvait accomplir infiniment davantage.
Cette interdépendance n’est donc pas nouvelle.
Ce qui a changé, c’est son échelle.
D’une interdépendance locale à une interdépendance planétaire
Pendant une grande partie de notre histoire, les conséquences de nos décisions demeuraient relativement limitées dans l’espace.
Une communauté pouvait prospérer ou s’effondrer sans nécessairement bouleverser la vie d’êtres humains vivant à des milliers de kilomètres. Les sociétés entretenaient évidemment des relations commerciales, politiques ou militaires parfois très éloignées, mais une partie importante de leur existence demeurait organisée à une échelle locale ou régionale.
Ce monde n’existe pratiquement plus.
Aujourd’hui, une décision prise dans une partie du monde peut rapidement produire des conséquences à l’autre bout de la planète.
Une usine interrompue peut perturber une chaîne d’approvisionnement internationale. Une guerre régionale peut faire monter les prix de l’énergie ou des aliments sur plusieurs continents. Une crise financière née dans quelques institutions peut contaminer des économies entières. Un virus apparu quelque part peut parcourir la planète en quelques semaines.
Une découverte technologique réalisée par quelques équipes peut, elle aussi, transformer le travail, l’information ou la sécurité de milliards de personnes.
Même nos systèmes les plus fondamentaux sont communs
Même l’atmosphère que nous utilisons est commune.
Le carbone émis dans un pays ne respecte aucune frontière. La destruction d’un écosystème peut affecter des cycles climatiques ou biologiques dépassant largement le territoire où elle se produit.
Les océans, les ressources naturelles, les migrations d’espèces et les grands équilibres environnementaux constituent eux aussi des systèmes dont aucune nation ne possède véritablement l’usage exclusif.
Notre économie fonctionne de la même manière.
Les objets les plus ordinaires de notre quotidien sont souvent le résultat d’une coopération gigantesque entre des personnes qui ne se rencontreront jamais. Un téléphone peut être conçu dans un pays, utiliser des minerais provenant de plusieurs continents, incorporer des composants fabriqués ailleurs, être assemblé dans une autre région du monde, transporté par des infrastructures internationales et fonctionner grâce à des réseaux numériques répartis sur la planète.
Nous vivons donc déjà dans une civilisation profondément intégrée, même lorsque nous avons l’impression de vivre principalement à l’intérieur de nos frontières.
Nous partageons aussi les risques
Cette interdépendance ne concerne pas seulement les avantages que nous tirons les uns des autres.
Elle concerne également les risques que nous partageons.
Le changement climatique, les pandémies, les crises financières, la prolifération nucléaire, les perturbations des chaînes alimentaires, l’effondrement de certains écosystèmes ou l’apparition de technologies extrêmement puissantes possèdent une caractéristique commune : aucun de ces phénomènes ne peut être entièrement contenu à l’intérieur d’une frontière nationale.
Certaines menaces peuvent même être produites par quelques acteurs tout en affectant presque tout le monde.
C’est peut-être l’un des changements les plus importants de notre époque.
Pendant longtemps, une société pouvait principalement se demander comment protéger ses propres intérêts.
Aujourd’hui, cette question demeure nécessaire.
Mais elle devient insuffisante.
Protéger les autres peut devenir une manière de nous protéger
Dans un système profondément interdépendant, protéger durablement ses propres intérêts exige souvent de protéger aussi certaines conditions dont dépendent les autres.
Une pandémie mal contrôlée ailleurs peut revenir chez nous.
Une dégradation écologique majeure ailleurs peut modifier notre climat.
Une guerre ailleurs peut perturber notre économie.
Une technologie dangereuse développée quelque part peut devenir un risque pour tous.
Inversement, une découverte scientifique, une innovation médicale ou une amélioration technologique peut bénéficier à des populations qui n’ont jamais participé directement à sa création.
Nos destins ne sont pas identiques.
Mais ils sont de plus en plus entrelacés.
Notre psychologie n’a pas changé aussi vite
Il existe cependant un décalage considérable entre cette réalité matérielle et notre manière de percevoir le monde.
Notre psychologie s’est développée dans des communautés beaucoup plus petites. Nous sommes spontanément sensibles à ce qui touche notre famille, nos proches, notre milieu, notre groupe ou notre nation.
Les souffrances éloignées demeurent plus abstraites.
Les intérêts de personnes que nous ne connaissons pas peuvent facilement paraître secondaires.
Quant aux générations futures, elles n’ont même pas encore de voix pour défendre leurs intérêts.
Nos institutions politiques reflètent également cette histoire. La plupart ont été conçues pour gouverner des territoires déterminés, défendre des populations particulières et arbitrer des intérêts principalement nationaux.
Mais les problèmes que nous devons maintenant résoudre ne correspondent plus toujours à ces frontières.
Des sociétés séparées dans des systèmes qui ne le sont plus
Nous pouvons donc nous retrouver dans une situation étrange :
des sociétés organisées séparément doivent gérer des systèmes qui, eux, ne le sont plus.
Cette contradiction explique une partie des difficultés que nous rencontrons lorsqu’un problème exige une coopération internationale.
Chaque gouvernement possède de bonnes raisons de défendre ses citoyens.
Chaque population possède ses préoccupations, ses contraintes économiques, son histoire et ses priorités.
Aucun de ces intérêts ne disparaît simplement parce qu’un problème devient mondial.
Mais lorsque chacun cherche uniquement à maximiser son avantage immédiat, le résultat collectif peut devenir mauvais pour presque tout le monde.
Capables de collaborer, encore incapables de penser comme un tout
Le paradoxe est là.
Nous n’avons jamais été aussi capables de collaborer à l’échelle mondiale.
Les connaissances circulent presque instantanément. Des scientifiques peuvent travailler ensemble depuis plusieurs continents. Des économies entières sont reliées quotidiennement. Des milliards de personnes peuvent communiquer en temps réel.
Et pourtant, notre capacité à penser cette interdépendance demeure imparfaite.
Nous continuons souvent à regarder le monde comme une juxtaposition de groupes séparés : nous et les autres, notre pays et les autres pays, nos intérêts et les leurs.
Ces distinctions ne sont pas artificielles. Elles correspondent à des communautés, des histoires et des responsabilités réelles.
Le problème apparaît lorsque nous oublions qu’elles existent désormais à l’intérieur d’un système plus vaste dont personne ne peut complètement s’extraire.
Une nouvelle appartenance
Nous n’avons donc pas cessé d’appartenir à des familles, à des communautés ou à des nations.
Une nouvelle appartenance s’est simplement ajoutée aux autres, que nous le voulions ou non :
celle d’une humanité partageant progressivement une même communauté de destin.
Nous pouvons encore penser en tribus.
Mais nous vivons désormais dans un système planétaire.
Et plus notre capacité d’action grandit, plus cette contradiction devient importante.
Car l’humanité n’est plus seulement une espèce qui doit s’adapter au monde qui l’entoure.
Elle est devenue une espèce capable de le transformer.
Le problème qui vient ensuite
C’est précisément là que commence notre prochain paradoxe :
nous avons acquis une puissance collective immense, sans avoir nécessairement développé au même rythme notre capacité à décider ensemble de la manière de l’utiliser.
II. Notre paradoxe : une puissance collective immense, une coopération encore fragile
Une espèce devenue capable de transformer le monde
L’intelligence humaine nous a donné une puissance extraordinaire.
Nous avons appris à comprendre certains mécanismes de la nature, à accumuler les connaissances, à transmettre l’expérience d’une génération à l’autre et à transformer progressivement notre environnement.
Cette capacité a produit des résultats immenses.
Nous pouvons construire des villes, détourner des rivières, produire de l’énergie à très grande échelle, modifier des organismes, communiquer instantanément à travers la planète, explorer l’espace et développer des systèmes capables d’effectuer des tâches qui auraient semblé impossibles il y a encore quelques générations.
À l’échelle de l’histoire humaine, cette progression est vertigineuse.
Mais une capacité essentielle n’a pas nécessairement progressé au même rythme :
notre capacité à décider collectivement comment utiliser cette puissance.
L’intelligence n’est pas la sagesse
Il est tentant de croire que plus une société devient intelligente, plus elle devient automatiquement raisonnable.
Ce n’est pas nécessairement le cas.
L’intelligence permet de résoudre des problèmes.
Elle permet d’inventer.
Elle permet d’optimiser.
Elle permet de prévoir.
Mais elle ne détermine pas, à elle seule, ce qui mérite d’être poursuivi.
Une technologie peut être brillante sans être bénéfique.
Une stratégie peut être extrêmement efficace tout en produisant des conséquences désastreuses.
Un système peut optimiser parfaitement un objectif mal choisi.
Autrement dit, savoir comment accomplir quelque chose ne répond pas à la question de savoir si nous devrions le faire, ni dans quelles limites.
La sagesse exige autre chose : considérer les conséquences, les intérêts divergents, les risques à long terme et les effets de nos décisions sur ceux qui n’ont pas participé à leur conception.
La technologie amplifie ce que nous sommes déjà capables de faire
La technologie n’invente pas nécessairement nos intentions.
Elle les amplifie.
Elle peut amplifier notre capacité à soigner, à nourrir, à communiquer, à apprendre ou à prévenir des catastrophes.
Mais elle peut également amplifier notre capacité à surveiller, à manipuler, à exploiter ou à détruire.
Le même progrès scientifique qui produit de nouvelles formes d’énergie peut ouvrir la voie à de nouvelles armes.
Les mêmes réseaux qui permettent à des milliards de personnes d’échanger des connaissances peuvent également accélérer la diffusion de la désinformation, de la haine ou de la propagande.
Les mêmes capacités informatiques qui peuvent aider à comprendre le climat, développer des médicaments ou optimiser des infrastructures peuvent aussi être utilisées pour renforcer des systèmes de surveillance ou perfectionner des moyens de conflit.
Le problème n’est donc pas simplement la technologie.
Il réside dans la combinaison entre une puissance croissante et des sociétés qui demeurent traversées par des intérêts, des peurs et des rivalités profondément humaines.
Une puissance mondiale, des intérêts encore fragmentés
Les êtres humains coopèrent énormément.
Mais nous ne poursuivons pas tous les mêmes objectifs.
Un individu peut chercher son propre avantage.
Une entreprise peut vouloir maximiser ses revenus.
Un gouvernement peut vouloir protéger son économie, sa population ou sa sécurité.
Un mouvement politique peut vouloir renforcer son influence.
Une nation peut vouloir éviter qu’une autre devienne trop puissante.
Ces comportements ne sont pas nécessairement irrationnels.
Ils peuvent même être parfaitement logiques à l’intérieur du cadre de chacun.
Le problème apparaît lorsque plusieurs comportements individuellement rationnels produisent ensemble un résultat collectif mauvais.
Quand chacun protège son intérêt, tout le monde peut perdre
Imaginons une situation simple.
Deux pays possèdent des raisons légitimes de renforcer leur sécurité.
Le premier augmente ses capacités militaires parce qu’il craint le second.
Le second interprète cette augmentation comme une menace et fait exactement la même chose.
Chaque décision peut sembler raisonnable de son propre point de vue.
Pourtant, le résultat final peut être que les deux pays deviennent moins en sécurité qu’auparavant.
Ce mécanisme ne concerne pas uniquement la guerre.
On le retrouve dans la compétition économique, l’exploitation de ressources communes, les émissions polluantes, certaines courses technologiques ou la surexploitation d’écosystèmes.
Chaque acteur peut avoir intérêt, à court terme, à poursuivre son avantage.
Mais si tous font la même chose, le système peut se détériorer au détriment de chacun.
C’est l’un des problèmes fondamentaux de la coopération humaine :
ce qui est rationnel pour une partie n’est pas toujours rationnel pour l’ensemble.
Plus nous devenons puissants, moins nos erreurs sont locales
Pendant une grande partie de notre histoire, les conséquences de nos conflits restaient limitées par notre puissance.
Même les guerres les plus terribles étaient contraintes par la distance, la vitesse des communications, les ressources disponibles et les technologies de l’époque.
Ces limites diminuent progressivement.
Une décision prise aujourd’hui peut produire des conséquences à l’échelle d’une planète entière.
Une erreur peut se propager très rapidement.
Une rivalité technologique peut transformer les comportements de milliards de personnes.
Une mauvaise gestion environnementale peut produire des effets durant plusieurs générations.
Une guerre entre grandes puissances pourrait atteindre une échelle de destruction que nos ancêtres auraient difficilement pu concevoir.
Cela change profondément la nature du problème.
Nos désaccords ne sont pas nécessairement plus nombreux qu’autrefois.
Mais les conséquences possibles de ces désaccords deviennent beaucoup plus importantes.
Notre pouvoir augmente plus vite que notre capacité à le gouverner
C’est peut-être là que se trouve le cœur du paradoxe.
Nous consacrons une énergie immense à augmenter ce que nous sommes capables de faire.
Nous cherchons des ordinateurs plus puissants.
Des communications plus rapides.
De nouvelles sources d’énergie.
Des médicaments plus efficaces.
Des machines plus autonomes.
Des moyens de production plus performants.
Mais la question de savoir comment des milliards d’êtres humains aux valeurs, aux intérêts et aux expériences différentes peuvent gouverner ensemble cette puissance demeure beaucoup plus difficile.
Nous avons développé des institutions pour le faire : États, traités, tribunaux, organisations internationales, normes scientifiques, diplomatie.
Elles permettent déjà une coopération considérable.
Mais elles restent fragiles.
Elles reposent sur la confiance.
Sur des règles acceptées.
Sur la capacité de négocier.
Sur la volonté de limiter parfois son avantage immédiat pour préserver un intérêt plus large.
Et toutes ces conditions peuvent disparaître lorsque la peur, la méfiance ou la rivalité prennent le dessus.
Le véritable danger : la puissance sans coordination
Le danger ne vient donc pas seulement de ce que nous pouvons inventer.
Il vient de la possibilité que nos capacités augmentent plus rapidement que notre aptitude à nous coordonner sur leur utilisation.
Une espèce relativement impuissante peut survivre longtemps à ses divisions.
Une espèce capable de transformer massivement son environnement dispose de beaucoup moins de marge d’erreur.
Plus notre puissance augmente, plus la coopération cesse d’être simplement souhaitable.
Elle devient une condition permettant de maîtriser les conséquences de notre propre puissance.
Une question de maturité collective
Nous nous trouvons alors devant une question qui dépasse largement la technologie.
Le véritable défi n’est peut-être plus seulement d’accroître nos capacités.
Il est d’apprendre à les gouverner.
Car une civilisation ne devient pas nécessairement mature lorsqu’elle découvre comment accomplir des choses extraordinaires.
Elle le devient lorsqu’elle apprend à déterminer ensemble lesquelles méritent réellement d’être accomplies, lesquelles doivent être limitées et quelles conséquences elle est prête à assumer.
C’est ce qui conduit à une question beaucoup plus fondamentale :
Que se passe-t-il lorsqu’une espèce possède les moyens de modifier son destin, mais pas encore la capacité de s’entendre sur la direction à prendre ?
La réponse dépend en grande partie de notre capacité à coopérer.
Et c’est précisément ce qui nous mène à la prochaine étape : si notre puissance collective exige une coordination toujours plus grande, alors la coopération n’est plus seulement l’une de nos qualités sociales. Elle devient l’un de nos principaux mécanismes de survie.
III. La coopération : notre véritable mécanisme de survie
Nous survivons parce que nous coopérons
Aucune civilisation complexe ne peut exister sans coopération.
Nous avons tendance à associer la survie à la force, à l’intelligence ou à la capacité d’adaptation.
Mais chez l’être humain, une grande partie de cette capacité repose sur autre chose :
notre aptitude à agir ensemble.
Un individu seul peut accomplir certaines choses.
Un groupe coordonné peut accomplir infiniment davantage.
C’est vrai pour une famille.
C’est vrai pour une communauté.
C’est vrai pour une société entière.
La coopération n’est donc pas un supplément moral à notre existence.
Elle est déjà profondément intégrée à notre manière de survivre.
Une coopération tellement présente qu’on ne la voit plus
Nous coopérons constamment, souvent sans même y penser.
Une famille répartit les responsabilités.
Une communauté entretient des relations d’entraide.
Des travailleurs accomplissent ensemble des tâches qu’aucun d’eux ne pourrait réaliser seul.
Des institutions coordonnent des milliers ou des millions de personnes.
Des chercheurs partagent leurs découvertes.
Des entreprises produisent des biens à travers des chaînes de travail extrêmement complexes.
Des gouvernements organisent des infrastructures, des services publics, des normes et des systèmes de protection.
Même les gestes les plus banals de notre quotidien reposent sur d’immenses réseaux de coopération.
Lorsque nous ouvrons un robinet, nous dépendons du travail de personnes que nous ne connaissons pas.
Lorsque nous achetons de la nourriture, nous dépendons d’agriculteurs, de transporteurs, de transformateurs, de travailleurs d’entrepôt, de commerçants et de systèmes réglementaires.
Lorsque nous recevons des soins, nous dépendons d’une longue chaîne de connaissances accumulées, de formations, d’institutions et de professionnels.
Notre autonomie individuelle existe donc à l’intérieur d’une infrastructure collective gigantesque.
Nos plus grandes réalisations sont collectives
Certaines figures historiques deviennent des symboles de grandes découvertes ou de grandes inventions.
Mais derrière presque chacune d’elles se trouvent des générations de connaissances, des équipes, des institutions, des infrastructures et des milliers de contributions souvent invisibles.
Une découverte scientifique repose sur des travaux antérieurs.
Un système de santé repose sur des chercheurs, des cliniciens, des travailleurs, des établissements et des institutions publiques.
Une mission spatiale mobilise des milliers de personnes.
Un réseau électrique est le produit d’une coordination immense.
Internet lui-même n’est pas l’œuvre d’un seul inventeur, mais l’aboutissement de décennies de recherche, de standards communs, d’infrastructures et de coopération entre une multitude d’acteurs.
Plus une réalisation devient complexe, plus elle exige la combinaison de connaissances différentes.
Nous avons donc construit notre puissance collective non pas parce que chacun savait tout faire, mais parce que nous avons appris à mettre ensemble des capacités partielles.
La spécialisation nous rend plus puissants — et plus dépendants
Cette coopération produit un autre phénomène important : la spécialisation.
Plus une société devient complexe, moins chaque individu maîtrise l’ensemble des savoirs nécessaires à son fonctionnement.
Un chirurgien ne construit probablement pas lui-même l’équipement qu’il utilise.
Un ingénieur informatique ne produit pas nécessairement la nourriture qu’il mange.
Un agriculteur ne fabrique pas seul les machines, les médicaments ou les réseaux de communication dont il dépend.
Nous sommes devenus extraordinairement capables collectivement précisément parce que nous avons accepté de devenir partiellement dépendants les uns des autres.
Ce paradoxe est essentiel :
plus notre civilisation devient puissante, plus aucun individu ne peut la faire fonctionner seul.
La puissance collective augmente donc en même temps que l’interdépendance.
Coopérer ne signifie pas être d’accord sur tout
Il faut cependant éviter une confusion.
La coopération n’exige pas l’uniformité.
Une société où tout le monde pense exactement de la même manière ne serait pas nécessairement plus efficace.
Elle pourrait même devenir moins intelligente.
Les désaccords permettent de corriger des erreurs.
Les intérêts différents révèlent des réalités différentes.
Les conflits peuvent signaler qu’un système fonctionne mal pour une partie de la population.
La coopération consiste donc moins à éliminer les divergences qu’à développer des moyens permettant de vivre et d’agir ensemble malgré elles.
Nous pouvons négocier.
Établir des règles.
Partager l’information.
Faire des compromis.
Créer des institutions.
Reconnaître des droits.
Construire des mécanismes permettant de résoudre les conflits sans devoir détruire la relation qui nous unit.
Autrement dit, la coopération n’est pas l’absence de conflit.
Elle est la capacité de traverser le conflit sans rendre toute action commune impossible.
Les problèmes simples tolèrent la mauvaise coopération
Une société peut parfois survivre longtemps avec des mécanismes de coopération imparfaits.
Les institutions peuvent être inefficaces.
Les gouvernements peuvent se disputer.
Des entreprises peuvent poursuivre des intérêts contradictoires.
Des groupes peuvent se méfier les uns des autres.
Tant que les conséquences restent relativement limitées, ces tensions peuvent demeurer supportables.
Mais plus les problèmes deviennent complexes, rapides ou dangereux, plus cette marge de manœuvre diminue.
Un incendie exige davantage de coordination qu’une journée ordinaire.
Une pandémie exige davantage de coopération qu’un problème sanitaire localisé.
Une crise climatique exige davantage de coordination qu’une pollution confinée à un territoire.
Une technologie susceptible de produire des conséquences mondiales exige davantage de règles communes qu’une invention dont les effets demeurent locaux.
Plus les risques deviennent systémiques, plus la qualité de notre coopération devient importante.
Face aux grands risques, personne ne peut vraiment agir seul
C’est particulièrement évident lorsqu’on examine les problèmes qui dépassent les frontières.
Une nation peut réduire ses propres émissions polluantes, mais elle ne peut stabiliser seule le climat mondial.
Un pays peut renforcer son système de santé, mais il ne peut empêcher seul l’apparition et la circulation mondiale de nouvelles maladies.
Un gouvernement peut réglementer certaines technologies sur son territoire, mais il ne peut nécessairement contrôler leur développement ailleurs.
Une puissance peut augmenter sa propre sécurité militaire, mais si toutes les autres interprètent cette décision comme une menace, la sécurité collective peut diminuer.
Face à ce type de problème, l’action individuelle reste nécessaire.
Mais elle devient insuffisante.
La question n’est plus seulement :
« Que devons-nous faire ? »
Elle devient :
« Comment pouvons-nous faire en sorte que suffisamment d’acteurs agissent ensemble ? »
La coopération a besoin de confiance
C’est ici qu’apparaît une condition essentielle.
Nous pouvons parfois coopérer avec des personnes auxquelles nous ne faisons pas particulièrement confiance.
Les lois, les contrats, les institutions et les mécanismes de contrôle existent justement en partie pour permettre la coopération entre des personnes qui ne se connaissent pas.
Mais même les meilleurs systèmes ont besoin d’un minimum de confiance.
Confiance que les règles seront généralement respectées.
Confiance que les autres ne profiteront pas systématiquement de notre coopération.
Confiance que l’information partagée n’est pas entièrement mensongère.
Confiance que les engagements pris aujourd’hui auront encore une valeur demain.
Lorsque cette confiance disparaît, la coopération devient beaucoup plus coûteuse.
Il faut davantage de contrôles.
Davantage de surveillance.
Davantage de garanties.
Davantage de sanctions.
Chaque acteur commence à se protéger contre les autres.
Et plus chacun se protège, plus il peut lui-même sembler menaçant.
La méfiance peut devenir autoalimentée
Deux personnes qui se méfient l’une de l’autre peuvent interpréter le moindre geste comme une preuve supplémentaire qu’elles avaient raison de se méfier.
Le même phénomène peut exister entre groupes ou entre nations.
Si je crois que l’autre cherche à me tromper, je me protège.
En me protégeant, je peux adopter un comportement que l’autre interprète comme hostile.
Il se protège à son tour.
Sa réaction confirme alors ma méfiance initiale.
Une dynamique circulaire apparaît.
La coopération devient progressivement plus difficile, non pas nécessairement parce que chacun voulait initialement le conflit, mais parce que chacun interprète les intentions de l’autre à travers la peur.
C’est pourquoi comprendre les motivations de l’autre devient si important.
Comprendre ne signifie pas approuver
Il ne s’agit pas de croire que toutes les intentions sont bonnes.
Certaines personnes mentent.
Certains gouvernements agressent leurs voisins.
Certains acteurs cherchent consciemment à exploiter les autres.
La prudence reste nécessaire.
Mais il existe une différence immense entre reconnaître qu’un adversaire possède des intérêts, des peurs et une logique propre, et simplement le réduire à une caricature.
Comprendre pourquoi quelqu’un agit d’une certaine manière permet parfois de prévoir son comportement.
Cela permet d’identifier ce qui est négociable et ce qui ne l’est pas.
Cela permet de distinguer une menace réelle d’une réaction défensive.
Cela peut révéler une solution qui était invisible tant que chacun n’observait que sa propre perspective.
En ce sens, comprendre l’autre n’est pas seulement une qualité morale.
Cela peut devenir un outil de coopération.
La survie dépend de plus en plus de la qualité de nos relations
Nous revenons alors au paradoxe de départ.
Notre puissance collective dépend de notre capacité à coopérer.
Notre interdépendance rend cette coopération toujours plus nécessaire.
Et les grands risques auxquels nous sommes confrontés rendent les conséquences de l’échec beaucoup plus importantes.
Nous ne pouvons donc plus considérer les mécanismes qui permettent la coopération — confiance, dialogue, compréhension, règles communes, institutions — comme de simples accessoires sociaux.
Ils deviennent une partie de l’infrastructure qui permet à notre civilisation de fonctionner.
Et lorsqu’une espèce devient assez puissante pour mettre en danger les conditions mêmes de sa propre existence, cette infrastructure devient encore plus importante.
Si la coopération est indispensable à notre survie, alors tout ce qui permet de créer et de maintenir la coopération devient une question de survie.
C’est précisément ici que l’empathie entre réellement dans le raisonnement.
Non pas comme une invitation à être plus gentil.
Mais comme une capacité permettant de sortir momentanément de son propre cadre de référence, de comprendre ce qui anime l’autre et, parfois, de rendre possible une coopération qui autrement ne le serait pas.
IV. L’empathie : comprendre l’autre avant de pouvoir coopérer avec lui
Sortir momentanément de notre propre point de vue
Nous faisons tous l’expérience du monde à partir d’un endroit particulier.
Notre histoire, notre culture, nos expériences, nos valeurs, nos blessures, nos intérêts et les personnes qui nous entourent influencent ce que nous percevons.
Deux personnes peuvent donc observer exactement la même situation et ne pas y voir la même chose.
L’une peut percevoir une menace là où l’autre voit une occasion.
L’une peut considérer une décision comme juste alors que l’autre la vit comme profondément injuste.
L’une peut croire qu’un comportement est irrationnel alors que, vu de l’expérience de l’autre, il possède une logique parfaitement compréhensible.
Le problème commence lorsque nous oublions cette réalité.
Nous avons naturellement tendance à prendre notre propre perception comme point de référence.
Ce que nous voyons nous paraît évident.
Ce que nous ressentons nous paraît justifié.
Et lorsque quelqu’un arrive à une conclusion radicalement différente, il devient tentant de croire qu’il n’a simplement pas compris.
Ou qu’il est mal informé.
Irrationnel.
Égoïste.
Mal intentionné.
L’empathie introduit une possibilité différente :
essayer de comprendre le monde depuis l’endroit où l’autre se trouve.
L’autre possède lui aussi une expérience intérieure
Cette idée paraît simple.
Elle est pourtant fondamentale.
La personne devant nous ne se résume pas à l’opinion qu’elle exprime.
Elle possède une histoire.
Des relations.
Des besoins.
Des peurs.
Des aspirations.
Des expériences que nous ne connaissons peut-être pas.
Des choses qu’elle cherche à protéger.
Elle interprète ce qui se passe à travers tout cela.
Comprendre quelqu’un demande donc davantage que d’entendre ses arguments.
Cela suppose parfois de se demander :
Qu’est-ce qu’il voit que je ne vois pas ?
Qu’est-ce qu’il craint ?
Qu’essaie-t-il de protéger ?
Quelle expérience pourrait rendre sa réaction compréhensible ?
Ce déplacement ne nous oblige pas à adopter sa perspective.
Il nous permet simplement de reconnaître qu’elle existe.
Comprendre n’est pas excuser
C’est ici qu’une distinction essentielle doit être faite.
Comprendre quelqu’un ne signifie pas lui donner raison.
Ce n’est pas excuser ses comportements.
Ce n’est pas renoncer à nos propres valeurs.
Ce n’est pas accepter l’inacceptable.
On peut comprendre pourquoi une personne est en colère tout en refusant la violence qu’elle exerce.
On peut comprendre pourquoi un groupe a peur sans accepter la manière dont cette peur est dirigée contre d’autres.
On peut comprendre les motivations d’un adversaire politique tout en combattant vigoureusement son projet.
On peut même chercher à comprendre les motivations de quelqu’un précisément parce qu’il représente une menace.
Car comprendre permet aussi de mieux prévoir.
De mieux négocier.
De mieux intervenir.
De savoir où se trouvent les véritables désaccords.
L’empathie n’exige donc pas la complaisance.
Elle exige simplement que nous distinguions deux questions :
Pourquoi cette personne agit-elle ainsi ?
et
Est-ce que son comportement est acceptable ?
Nous pouvons répondre à la première sans répondre oui à la seconde.
Avant de convaincre, comprendre
Beaucoup de conversations difficiles commencent de la même manière.
Chacun prépare sa réponse pendant que l’autre parle.
Chacun cherche la faille dans son raisonnement.
Chacun accumule les arguments qui permettront de démontrer que l’autre se trompe.
Nous appelons cela une discussion.
Mais il arrive que deux personnes puissent parler très longtemps sans que l’une ait réellement compris ce que l’autre essayait de dire.
La conversation devient alors une succession de réponses à des positions caricaturées.
L’empathie inverse momentanément cette logique.
Avant de demander :
« Comment puis-je le convaincre ? »
elle nous invite à demander :
« Ai-je réellement compris ce qu’il essaie de me dire ? »
Cette différence paraît modeste.
Elle peut pourtant transformer complètement une conversation.
Parce qu’une personne qui se sent comprise n’est pas nécessairement convaincue.
Mais elle a beaucoup moins besoin de répéter constamment sa position pour s’assurer qu’elle a été entendue.
Derrière les positions se trouvent souvent des besoins
Les conflits deviennent particulièrement difficiles lorsque nous nous arrêtons uniquement aux positions.
L’un dit : « je veux ceci ».
L’autre répond : « je veux exactement le contraire ».
À ce niveau, le conflit paraît insoluble.
Mais une position n’est pas toujours l’intérêt fondamental qui se trouve derrière elle.
Une personne peut demander davantage de contrôle parce qu’elle cherche de la sécurité.
Une autre peut réclamer davantage d’autonomie pour exactement la même raison.
Un gouvernement peut défendre une frontière parce qu’il craint une menace.
Une population peut résister parce qu’elle craint de perdre son identité ou son avenir.
Un travailleur peut refuser une transformation non parce qu’il rejette toute évolution, mais parce qu’il craint de perdre son emploi, son statut ou sa capacité de subvenir aux besoins de sa famille.
Lorsque nous ne voyons que la position, nous rencontrons un obstacle.
Lorsque nous découvrons le besoin derrière la position, de nouvelles possibilités peuvent apparaître.
Cela ne garantit pas une solution.
Certains intérêts sont réellement incompatibles.
Mais nous ne pouvons découvrir les espaces de compromis qu’après avoir compris ce que chacun cherche véritablement à protéger.
La caricature simplifie le monde — parfois beaucoup trop
Lorsque nous ne comprenons pas quelqu’un, nous remplissons facilement les espaces vides.
Et nous le faisons rarement de manière neutre.
L’adversaire devient « arrogant ».
« ignorant ».
« fanatique ».
« égoïste ».
« dangereux ».
Une personne complexe est progressivement réduite à une caractéristique.
Cette simplification possède un avantage psychologique : elle rend le monde beaucoup plus facile à comprendre.
Nous savons qui est responsable.
Nous savons qui est raisonnable.
Nous savons qui est le problème.
Malheureusement, ce confort peut nous rendre beaucoup moins capables de comprendre ce qui se passe réellement.
Car une caricature possède une faiblesse fondamentale :
elle explique rarement correctement le comportement de la personne qu’elle caricature.
Si nous voulons influencer quelqu’un, négocier avec lui ou simplement anticiper ses réactions, nous avons besoin d’une représentation plus précise de sa réalité.
Comprendre l’autre devient alors une forme de lucidité.
Nous n’avons pas besoin d’aimer quelqu’un pour le comprendre
Il existe également une confusion entre empathie et affection.
Nous éprouvons naturellement davantage d’empathie pour les personnes que nous aimons.
Mais ce n’est pas la seule forme possible.
Nous pouvons chercher à comprendre quelqu’un que nous n’aimons pas.
Quelqu’un dont nous combattons les idées.
Quelqu’un qui nous a blessés.
Quelqu’un appartenant à un groupe que nous percevons comme hostile.
C’est même dans ces situations que cette capacité devient particulièrement importante.
Il est relativement facile de comprendre ceux qui nous ressemblent.
Le véritable test arrive lorsque l’autre pense autrement que nous.
Lorsque ses priorités nous semblent étrangères.
Lorsque sa conception du monde nous dérange.
C’est précisément là que la tentation de remplacer la compréhension par la caricature devient la plus forte.
Comprendre l’adversaire peut rendre le conflit moins aveugle
L’empathie ne supprime donc pas nécessairement le conflit.
Elle peut cependant en modifier la nature.
Deux personnes peuvent demeurer profondément en désaccord tout en comprenant les raisons de ce désaccord.
Deux groupes peuvent défendre des intérêts incompatibles tout en reconnaissant leurs contraintes respectives.
Deux pays peuvent continuer à se considérer comme des rivaux tout en comprenant les lignes rouges, les peurs et les motivations de l’autre.
Cette compréhension peut empêcher certaines erreurs d’interprétation.
Elle peut permettre d’identifier des compromis.
Elle peut faciliter la création de règles communes.
Et parfois, elle permet simplement de reconnaître qu’un désaccord réel existe sans devoir transformer celui qui le porte en ennemi absolu.
La différence est immense.
L’empathie comme outil de coopération
C’est pourquoi l’empathie dépasse ici la compassion.
La compassion concerne notamment notre réaction à la souffrance d’autrui.
L’empathie, dans le sens utilisé ici, concerne plus largement notre capacité à comprendre l’expérience et la perspective de quelqu’un d’autre.
Cette capacité fournit une information que notre propre point de vue ne peut pas toujours nous donner.
Elle nous permet de mieux comprendre les réactions possibles.
De détecter certaines incompréhensions.
De reconnaître les besoins qui se cachent derrière les positions.
De distinguer un adversaire d’un ennemi.
Et parfois de découvrir qu’un conflit présenté comme insoluble reposait en partie sur une mauvaise compréhension mutuelle.
Cela ne signifie évidemment pas que toutes les différences peuvent être réconciliées.
Mais sans compréhension, nous risquons de négocier avec une image de l’autre plutôt qu’avec l’autre lui-même.
Voir l’humain derrière la différence
Le véritable apport de l’empathie pourrait finalement être là.
Elle ne nous demande pas d’abandonner notre point de vue.
Elle nous apprend à reconnaître qu’il n’est pas le seul depuis lequel le monde peut être observé.
Elle ne nous demande pas de renoncer au désaccord.
Elle nous permet de comprendre ce qui produit ce désaccord.
Elle ne nous demande pas de croire que tout le monde possède de bonnes intentions.
Elle nous rappelle simplement que même les comportements que nous condamnons sont produits par des êtres humains ayant une histoire, des motivations et une perception du monde.
Cette distinction devient fondamentale pour la coopération.
L’empathie ne signifie pas penser comme l’autre. Elle signifie être capable de comprendre pourquoi l’autre pense comme il pense.
Et cette capacité devient particulièrement importante lorsque les différences deviennent profondes.
Car tant que nous percevons l’autre comme un être humain dont nous pouvons chercher à comprendre les motivations, une relation demeure possible — même conflictuelle.
Lorsque cette reconnaissance disparaît, quelque chose de beaucoup plus dangereux peut commencer.
L’autre cesse progressivement d’être une personne avec laquelle nous sommes en désaccord.
Il devient une catégorie.
Une menace.
Un problème à éliminer.
C’est là que nous passons de l’incompréhension à un mécanisme beaucoup plus puissant : la déshumanisation.
V. L’ennemi de l’empathie : la déshumanisation
Quand l’autre cesse d’être une personne
La coopération devient beaucoup plus difficile lorsque nous cessons de percevoir l’autre comme un être humain complexe.
Tant que nous voyons en lui une personne avec une histoire, des besoins, des peurs, des contradictions et des aspirations, une relation demeure possible.
Nous pouvons être en désaccord avec elle.
La craindre.
La combattre politiquement.
L’empêcher de nous nuire.
Mais elle demeure encore, mentalement, une personne.
La déshumanisation commence lorsque cette complexité disparaît.
L’autre n’est plus vraiment quelqu’un.
Il devient un symbole.
Un type de personne.
Un membre d’un groupe.
Un problème.
Une menace.
Et plus cette transformation mentale progresse, plus certaines formes de violence, d’exclusion ou d’exploitation deviennent faciles à justifier.
De « nous » et « eux »
Les humains ont une remarquable capacité à former des groupes.
Cette capacité a été essentielle à notre survie.
Elle nous permet de créer de la solidarité, de la confiance, des identités communes et des obligations réciproques.
Mais elle possède aussi un versant plus sombre.
Dès qu’un « nous » se forme, un « eux » peut apparaître.
Notre groupe.
Leur groupe.
Nos valeurs.
Leurs valeurs.
Nos souffrances.
Leurs souffrances.
Cette distinction ne conduit pas automatiquement au conflit.
Les humains sont parfaitement capables d’appartenir à des groupes différents tout en coopérant.
Le problème commence lorsque la frontière entre « nous » et « eux » devient une frontière morale.
Nous sommes alors tentés d’expliquer nos propres comportements par les circonstances et ceux des autres par leur nature.
Si nous avons peur, c’est parce que la situation est dangereuse.
S’ils ont peur, c’est parce qu’ils sont irrationnels.
Si nous nous défendons, c’est par nécessité.
S’ils se défendent, c’est parce qu’ils sont agressifs.
Si nous commettons une erreur, elle est exceptionnelle.
Si l’un d’eux commet une erreur, elle devient une preuve de ce qu’« ils sont ».
C’est ainsi qu’un groupe humain peut progressivement être réduit à une identité simplifiée.
Les stéréotypes remplacent les personnes
Les stéréotypes remplissent une fonction pratique.
Ils simplifient un monde extraordinairement complexe.
Il serait impossible d’analyser en profondeur chaque personne que nous rencontrons.
Nous utilisons donc constamment des catégories.
Le danger apparaît lorsque la catégorie remplace complètement l’individu.
Nous ne voyons plus une personne particulière.
Nous voyons « un immigrant ».
« un riche ».
« un pauvre ».
« un croyant ».
« un athée ».
« un militant ».
« un étranger ».
« un ennemi ».
Une caractéristique devient alors suffisamment importante pour absorber presque tout le reste.
Cette réduction permet de prédire rapidement le comportement de l’autre.
Mais ces prédictions deviennent souvent très mauvaises.
Et surtout, elles rendent beaucoup plus facile l’indifférence à ce qui lui arrive.
Il est plus difficile de souhaiter la souffrance d’une personne dont on connaît le visage, l’histoire et les proches.
Il est beaucoup plus facile de souhaiter la disparition d’une catégorie abstraite.
La peur simplifie encore davantage le monde
La peur accélère ce processus.
Lorsque nous nous sentons menacés, nous cherchons naturellement à identifier la source du danger.
Dans certaines situations, cette réaction est parfaitement justifiée.
Les menaces réelles existent.
Des individus peuvent être violents.
Des groupes peuvent poursuivre des objectifs hostiles.
Des États peuvent agresser leurs voisins.
L’empathie n’exige pas de nier cela.
Mais la peur peut aussi élargir progressivement la définition de l’ennemi.
Une personne devient un groupe.
Un groupe devient une population entière.
Une action hostile devient la preuve d’une intention collective.
Et plus nous avons peur, moins nous sommes disposés à reconnaître les nuances qui compliqueraient ce récit.
Cette simplification possède une logique redoutable :
si « eux » sont dangereux par nature, alors toute mesure prise contre eux peut commencer à sembler défensive.
La polarisation transforme le désaccord en identité
Dans un environnement polarisé, nos désaccords cessent parfois d’être seulement des désaccords.
Ils deviennent des identités.
Nous ne disons plus simplement :
« Je pense que cette politique est mauvaise. »
Nous commençons à penser :
« Les gens qui soutiennent cette politique sont mauvais. »
Puis :
« Les gens comme eux sont le problème. »
À partir de là, changer d’opinion devient extrêmement difficile.
Car reconnaître qu’un adversaire possède parfois raison ne menace plus seulement notre argument.
Cela menace notre appartenance au groupe.
Les débats deviennent alors des démonstrations de loyauté.
Les compromis ressemblent à des trahisons.
La nuance devient suspecte.
Et l’adversaire cesse progressivement d’être quelqu’un avec qui nous devons construire une société commune.
Il devient quelqu’un dont nous devons triompher.
L’humiliation prépare la vengeance
La déshumanisation ne se développe pas seulement à travers la peur.
Elle peut aussi naître de l’humiliation.
Une personne ou une communauté humiliée ne ressent pas simplement qu’elle a perdu.
Elle peut ressentir que sa dignité a été niée.
Que sa souffrance ne compte pas.
Que son identité a été méprisée.
Lorsque cette expérience se répète, le désir de justice peut progressivement se transformer en désir de revanche.
Et la vengeance possède une propriété dangereuse :
elle peut sembler moralement justifiée à celui qui l’exerce.
Nous n’avons plus l’impression d’infliger gratuitement une souffrance.
Nous avons l’impression de « rendre » ce qui a été fait.
Le problème est que l’autre groupe possède souvent sa propre mémoire des humiliations et des injustices.
Chaque camp peut donc se percevoir comme celui qui répond.
Rarement comme celui qui commence.
Le conflit peut alors se transmettre de génération en génération.
La souffrance peut réduire notre capacité à voir celle de l’autre
Lorsqu’un groupe souffre, son attention se concentre naturellement sur sa propre douleur.
C’est humain.
Mais dans les conflits prolongés, cette focalisation peut produire une asymétrie.
Notre souffrance apparaît pleine de détails.
Nous connaissons les noms.
Les visages.
Les histoires.
Les familles.
Les pertes.
La souffrance de l’autre reste abstraite.
Elle devient un chiffre.
Ou pire : une conséquence méritée.
À ce stade, reconnaître la douleur de l’autre peut être vécu comme une diminution de la nôtre.
Comme si deux souffrances ne pouvaient pas être vraies en même temps.
L’empathie devient alors particulièrement difficile.
Mais également particulièrement importante.
Car reconnaître la souffrance de l’autre ne signifie pas effacer la nôtre.
Deux peuples peuvent avoir été blessés.
Deux personnes peuvent s’être fait du tort.
Deux groupes peuvent posséder simultanément des raisons légitimes de craindre l’autre.
La réalité humaine peut contenir plusieurs vérités douloureuses à la fois.
La radicalisation réduit progressivement l’espace moral
La radicalisation ne commence pas toujours par un appel à la violence.
Elle peut commencer beaucoup plus tôt.
Par la conviction que l’autre est irrécupérable.
Qu’il ne comprend que la force.
Qu’aucun dialogue n’est possible.
Que ses intentions sont nécessairement mauvaises.
Que tous ses membres pensent fondamentalement de la même manière.
Puis certaines catégories de personnes cessent progressivement de mériter les protections accordées aux autres.
On commence par justifier des exceptions.
Des droits deviennent conditionnels.
Des humiliations deviennent acceptables.
Des souffrances deviennent secondaires.
La violence, lorsqu’elle arrive, n’apparaît alors plus nécessairement comme une rupture brutale.
Elle peut être présentée comme la conclusion logique d’un récit construit depuis longtemps.
La violence devient plus facile lorsque la victime devient abstraite
Il est important de ne pas exagérer ce mécanisme.
La violence humaine possède de nombreuses causes.
Les intérêts matériels, la peur, l’idéologie, l’obéissance, le pouvoir, la vengeance, certaines pathologies individuelles et les dynamiques institutionnelles peuvent tous y contribuer.
Certaines personnes possèdent également une capacité empathique extrêmement limitée et peuvent exercer de la violence sans avoir besoin d’un long processus de déshumanisation.
L’existence de traits psychopathiques nous rappelle notamment qu’on ne peut pas faire de l’empathie une explication universelle du comportement humain.
L’empathie n’est donc pas un vaccin contre la violence.
Mais elle modifie l’un des obstacles psychologiques à celle-ci.
Il est généralement plus difficile de faire souffrir quelqu’un lorsque nous sommes pleinement conscients de sa souffrance, de son humanité et de ce qu’il partage avec nous.
À l’inverse :
Plus il devient facile de déshumaniser l’autre, plus il devient facile de justifier son exclusion, son exploitation ou sa destruction.
La déshumanisation permet de transformer la cruauté en nécessité
C’est probablement l’un de ses mécanismes les plus dangereux.
Très peu de personnes souhaitent se percevoir comme cruelles.
Nous avons besoin de croire que nos actions sont justifiées.
La déshumanisation aide à résoudre cette contradiction.
Si l’autre est présenté comme intrinsèquement dangereux, inférieur, parasite ou monstrueux, lui faire du mal peut être reformulé comme une mesure nécessaire.
Une exclusion devient une protection.
Une humiliation devient une punition méritée.
Une exploitation devient un ordre naturel.
Une violence devient une défense.
Le langage joue ici un rôle considérable.
Plus nous parlons de populations comme de masses anonymes ou d’objets, plus il devient facile d’oublier que chacune d’elles est composée d’individus.
La déshumanisation ne crée donc pas toujours l’intérêt à nuire à l’autre.
Elle peut simplement retirer une partie des freins moraux qui empêchaient de le faire.
L’empathie comme obstacle, pas comme garantie
C’est ici que l’empathie retrouve sa fonction.
Elle ne garantit ni la paix ni la coopération.
Elle ne transforme pas automatiquement un adversaire en ami.
Elle n’empêche pas toutes les personnes de nuire à autrui.
Et elle ne doit jamais remplacer les lois, les institutions, la sécurité ou la capacité de se défendre.
Son rôle est plus modeste.
Mais fondamental.
Elle oblige notre esprit à réintroduire ce que la déshumanisation cherche précisément à effacer :
une personne derrière la catégorie.
Une histoire derrière le comportement.
Une expérience derrière l’opinion.
Une souffrance derrière le chiffre.
Elle complique les récits trop simples.
Et parfois, cette complication est salutaire.
Refuser de déshumaniser ne signifie pas renoncer à se défendre
Il faut insister sur ce point.
Reconnaître l’humanité d’un adversaire ne signifie pas se soumettre à lui.
On peut arrêter quelqu’un sans le déshumaniser.
On peut condamner un crime sans nier l’humanité de celui qui l’a commis.
On peut combattre une idéologie sans considérer tous ceux qui y adhèrent comme des monstres.
On peut défendre fermement une société sans souhaiter la souffrance de la population adverse.
La capacité à maintenir simultanément ces deux idées est difficile :
cette personne peut être responsable de ses actes, et elle demeure un être humain.
Cette distinction protège quelque chose d’important.
Pas seulement chez l’autre.
Chez nous aussi.
Car lorsque nous déshumanisons notre adversaire pour pouvoir le combattre, nous risquons également de modifier ce que nous sommes prêts à devenir pour gagner.
Préserver une frontière intérieure
L’empathie peut donc agir comme une sorte de frontière psychologique.
Elle nous rappelle que certains moyens restent inacceptables même lorsque nous sommes convaincus d’avoir raison.
Elle nous oblige à considérer le coût humain de nos décisions.
Elle rend plus difficile la transformation d’une population entière en ennemi.
Elle maintient ouverte la possibilité qu’après le conflit, une coexistence redevienne possible.
Cette fonction devient d’autant plus importante dans un monde où nos capacités de destruction augmentent.
Une espèce puissante ne peut pas compter uniquement sur l’absence de conflits.
Les conflits continueront d’exister.
Elle doit également apprendre à empêcher ses conflits de devenir illimités.
Le défi n’est donc pas d’abolir le « nous »
Nous avons besoin d’appartenances.
Nous avons besoin de communautés.
Nous avons besoin de liens particuliers avec nos proches, nos cultures et nos sociétés.
Le problème n’est pas de ressentir davantage de proximité avec certains êtres humains qu’avec d’autres.
Le véritable défi consiste à empêcher cette proximité de devenir une frontière au-delà de laquelle l’humanité des autres disparaît.
Nous pouvons avoir un « nous » sans avoir besoin de transformer systématiquement les autres en « eux ».
Et c’est peut-être ici que se trouve l’un des plus grands défis de l’empathie humaine :
non pas ressentir exactement la même chose pour tout le monde,
mais élargir suffisamment notre cercle de considération pour que la distance, la différence ou le conflit ne suffisent plus à faire disparaître l’humain.
C’est ce qui nous conduit directement à l’étape suivante :
jusqu’où sommes-nous capables d’élargir ce cercle ?
VI. Le véritable défi : élargir notre cercle d’empathie
Notre empathie n’est pas distribuée également
Nous ne ressentons pas spontanément la même proximité envers tout le monde.
Nos proches occupent une place particulière.
Leur douleur nous touche davantage.
Leurs besoins attirent plus facilement notre attention.
Leur avenir nous préoccupe plus directement.
Cette différence n’est pas nécessairement un défaut.
Elle fait partie de la manière dont les humains construisent leurs relations.
Nous développons généralement notre sentiment d’appartenance par cercles successifs :
moi → mes proches → mon groupe → ma communauté → mon pays → l’humanité
Plus une personne est proche de nous — affectivement, culturellement, socialement ou géographiquement — plus il devient facile d’imaginer sa réalité.
À l’inverse, plus elle est éloignée de notre expérience, plus sa situation risque de devenir abstraite.
Le défi civilisationnel n’est donc pas de supprimer nos attachements particuliers.
Il consiste à éviter que notre empathie s’arrête exactement là où commence la différence.
Le cercle peut s’élargir
L’histoire humaine montre déjà que notre cercle moral peut évoluer.
Des personnes autrefois considérées comme extérieures à la communauté politique ont progressivement été reconnues comme porteuses de droits.
Des groupes longtemps exclus ont obtenu une voix.
Des souffrances autrefois invisibles ont commencé à être perçues comme des injustices.
Autrement dit, la frontière entre ceux dont la situation nous importe et ceux que nous pouvons ignorer n’est pas fixe.
Elle peut être déplacée.
Et plus notre interdépendance devient grande, plus cette capacité devient importante.
Car les décisions que nous prenons affectent désormais des personnes que nous ne connaissons pas, dans des endroits où nous n’irons peut-être jamais.
Considérer l’étranger
L’étranger constitue un premier test.
Il est plus difficile de ressentir spontanément les conséquences d’une décision sur quelqu’un dont nous ne connaissons ni la langue, ni la culture, ni le quotidien.
Mais cette distance psychologique ne rend pas son expérience moins réelle.
Une crise économique, une guerre, une sécheresse, une famine ou un déplacement forcé restent des expériences humaines, même lorsqu’elles se déroulent loin de nous.
L’empathie permet ici de réduire une illusion très fréquente :
ce qui est loin de nous n’est pas moins important pour ceux qui le vivent.
La distance diminue notre perception.
Elle ne diminue pas la réalité.
Considérer ceux qui ne partagent pas nos valeurs
Le défi devient encore plus difficile lorsque l’autre ne pense pas comme nous.
Il est relativement facile de ressentir de l’empathie pour quelqu’un dont nous comprenons les choix.
Beaucoup plus difficile lorsque ses valeurs nous paraissent étranges, dérangeantes ou même profondément mauvaises.
Mais si l’empathie ne fonctionne qu’avec ceux qui nous ressemblent, elle ne nous aide précisément pas là où nous en avons le plus besoin.
Comprendre une personne dont les valeurs diffèrent des nôtres ne signifie pas les accepter.
Cela signifie reconnaître qu’elles se sont construites à partir d’une histoire, d’un milieu et d’une expérience particulière.
Cette compréhension peut devenir essentielle lorsque nous devons partager des institutions, négocier des règles communes ou simplement éviter que le désaccord se transforme en haine.
Considérer l’adversaire
Le cercle devient encore plus difficile à élargir lorsqu’il faut inclure quelqu’un qui s’oppose activement à nous.
Un adversaire politique.
Un groupe concurrent.
Une personne qui défend une décision que nous jugeons injuste.
Un pays avec lequel les relations sont hostiles.
Notre instinct peut alors être de réduire l’autre à ce qui nous oppose.
Mais c’est précisément dans ces situations que la compréhension devient stratégique.
Reconnaître l’humanité de l’adversaire ne supprime pas le conflit.
Cela permet simplement de conserver une capacité à distinguer :
ce qu’il veut ;
ce qu’il craint ;
ce qu’il refuse ;
ce qu’il pourrait accepter ;
et ce qui, dans sa position, est réellement négociable.
Une coopération minimale devient alors parfois possible là où la caricature aurait rendu toute discussion impossible.
Ceux qui sont touchés ne sont pas toujours ceux qui décident
L’élargissement du cercle d’empathie ne concerne pas seulement la distance géographique.
Il concerne aussi les rapports de pouvoir.
Dans une société, certains groupes peuvent subir fortement les conséquences d’une décision sans avoir le poids démographique, institutionnel ou politique nécessaire pour influencer cette décision.
Une majorité peut choisir une orientation qui lui paraît raisonnable, tout en imposant une charge disproportionnée à une minorité.
Un projet peut créer un bénéfice collectif global tout en produisant des dommages très concentrés sur une population particulière.
Une politique peut sembler efficace lorsqu’on regarde la moyenne, mais profondément injuste lorsqu’on regarde ceux qui en supportent les coûts.
C’est ici que l’empathie prend une fonction démocratique.
Elle oblige à se demander non seulement :
« Qu’est-ce que la majorité veut ? »
mais aussi :
« Qui supportera les conséquences de cette décision ? »
La majorité ne voit pas toujours ce qu’elle ne vit pas
Un groupe majoritaire peut très sincèrement ignorer les effets d’une décision sur une minorité.
Non parce qu’il souhaite lui nuire.
Mais parce qu’il ne vit pas les mêmes réalités.
Il ne rencontre pas les mêmes obstacles.
Il ne subit pas les mêmes risques.
Il ne possède pas les mêmes vulnérabilités.
C’est pourquoi écouter ceux qui sont directement concernés est si important.
Leur expérience contient une information que la majorité ne peut pas entièrement produire à partir de son propre point de vue.
Une société plus empathique n’est donc pas une société où les minorités ont toujours raison.
C’est une société où leur réalité doit être comprise avant de décider qu’elle peut être ignorée.
Une démocratie ne peut pas seulement compter les voix
La démocratie repose évidemment sur des mécanismes permettant de prendre des décisions collectives.
La majorité demeure souvent nécessaire.
Une société ne peut pas exiger l’unanimité sur tout.
Mais si la démocratie est réduite à l’idée que le plus grand nombre peut toujours décider sans tenir compte des conséquences pour les autres, elle risque de produire une forme différente de domination.
Le véritable défi est donc de combiner deux principes :
la capacité de la majorité à décider
et
la protection de ceux qui peuvent être gravement affectés par cette décision.
L’empathie ne remplace pas les droits, les institutions ou les protections juridiques.
Mais elle aide à comprendre pourquoi ces protections sont nécessaires.
Elle permet de percevoir une injustice avant qu’elle soit suffisamment grave pour devoir être corrigée après coup.
Le cercle doit aussi franchir le temps
Il existe cependant un groupe encore plus vulnérable.
Un groupe qui ne possède aucun représentant direct.
Aucun vote.
Aucun lobby.
Aucun moyen de manifester.
Aucune possibilité de venir nous demander de modifier une décision.
Les générations futures.
Elles subiront pourtant certaines conséquences de ce que nous décidons aujourd’hui.
Les infrastructures que nous construisons.
Les dettes que nous accumulons.
Les écosystèmes que nous préservons ou détruisons.
Les technologies que nous développons.
Les déchets que nous produisons.
Les institutions que nous renforçons ou affaiblissons.
Nous prenons donc constamment des décisions au nom de personnes qui ne peuvent pas encore participer à la discussion.
Ceux qui ne peuvent pas encore nous répondre
Cette asymétrie est profonde.
Une entreprise peut défendre ses intérêts.
Un gouvernement peut négocier.
Une communauté peut protester.
Une personne peut contester une décision.
Les générations futures ne peuvent rien faire de tout cela.
Elles dépendront entièrement de ce que nous avons décidé avant leur naissance.
Les générations futures ne peuvent pas défendre leurs intérêts aujourd’hui. Elles dépendent entièrement de notre capacité à les prendre en considération.
Cela transforme l’empathie en quelque chose de plus large qu’une relation entre deux personnes présentes.
Elle devient une capacité à imaginer les conséquences de nos décisions sur des êtres humains qui ne sont pas encore là.
L’empathie envers ceux qui n’ont pas de pouvoir
C’est peut-être là que cette notion atteint sa portée la plus politique.
L’empathie devient particulièrement importante lorsque ceux qui subissent les conséquences d’une décision disposent de moins de moyens pour défendre leurs intérêts.
Cela peut concerner une minorité démographique.
Une population éloignée.
Une communauté peu représentée.
Des enfants.
Des personnes vulnérables.
Ou des individus qui ne sont même pas encore nés.
Dans toutes ces situations, le pouvoir de décision et l’exposition aux conséquences ne sont pas répartis également.
Une responsabilité particulière apparaît alors pour ceux qui possèdent davantage de pouvoir.
Non pas décider à la place des autres.
Mais s’assurer que leur réalité entre véritablement dans la décision.
Élargir le cercle ne signifie pas tout mettre sur le même plan
Il faut cependant éviter une autre simplification.
Élargir notre cercle d’empathie ne signifie pas que nous devons ressentir exactement la même responsabilité envers chaque personne sur Terre.
Nos responsabilités sont différentes selon les relations.
Nous avons des obligations particulières envers nos enfants.
Nos proches.
Nos communautés.
Nos institutions.
Ces liens comptent.
Le défi consiste plutôt à ajouter une limite morale :
nos responsabilités particulières ne devraient pas nous rendre aveugles aux conséquences que nous imposons aux autres.
Nous pouvons préférer le bien-être de nos proches sans considérer celui des autres comme dépourvu de valeur.
Nous pouvons défendre notre communauté sans nier la dignité des communautés voisines.
Nous pouvons protéger les intérêts de notre génération sans considérer que les suivantes devront simplement vivre avec les conséquences.
Une responsabilité envers les absents
À ce stade, l’empathie devient presque une forme de représentation.
Nous devons apprendre à intégrer dans nos décisions la perspective de personnes qui ne sont pas dans la pièce.
Celles qui sont trop éloignées.
Celles qui sont trop peu nombreuses.
Celles qui disposent de trop peu de pouvoir.
Celles dont la voix est facilement ignorée.
Et celles qui n’existent pas encore.
Une société capable de faire cela ne devient pas simplement plus compatissante.
Elle devient capable de prendre des décisions plus complètes.
Car elle prend davantage en compte les conséquences réelles de ses choix.
Du cercle d’empathie au cercle de responsabilité
Le véritable enjeu n’est donc peut-être pas d’éprouver spontanément une émotion envers huit milliards d’êtres humains.
Ce serait probablement impossible.
Le défi est plutôt de faire en sorte que notre cercle de responsabilité soit plus large que notre cercle d’affection.
Nous n’avons pas besoin de connaître personnellement quelqu’un pour reconnaître que nos décisions peuvent lui faire du tort.
Nous n’avons pas besoin de partager ses valeurs pour considérer ses intérêts.
Nous n’avons pas besoin qu’il puisse nous répondre pour avoir une responsabilité envers lui.
C’est là que l’empathie individuelle commence à devenir une capacité civilisationnelle.
Elle nous aide à intégrer dans notre compréhension du monde des perspectives qui, autrement, resteraient invisibles.
Et plus ces perspectives deviennent nombreuses, plus quelque chose d’autre devient possible :
une intelligence collective capable de voir davantage que ce qu’un seul groupe, une seule culture ou une seule génération peut percevoir.
VII. De l’empathie à l’intelligence collective
Aucun individu ne voit toute la réalité
Chaque personne observe le monde depuis une position particulière.
Nous possédons certaines connaissances.
Certaines expériences.
Certains angles morts.
Même lorsque nous sommes compétents, informés et de bonne foi, notre compréhension demeure partielle.
Un médecin voit certains aspects d’un problème de santé.
Un patient en voit d’autres.
Un gestionnaire observe l’organisation du travail depuis une perspective différente de celle d’un salarié.
Un citoyen vivant dans une grande ville ne perçoit pas nécessairement les mêmes contraintes qu’une personne vivant dans une région éloignée.
Une majorité peut ne pas voir ce qu’une minorité rencontre quotidiennement.
Aucune de ces perspectives ne suffit, à elle seule, à décrire toute la réalité.
C’est une limite fondamentale de l’intelligence individuelle.
Nos expériences produisent des informations différentes
Nous avons parfois tendance à traiter les différences de perspective comme des obstacles.
Mais elles peuvent aussi être une ressource.
Une personne peut remarquer un risque qu’une autre ne voit pas.
Quelqu’un peut détecter une conséquence inattendue parce qu’il connaît une réalité particulière.
Une personne directement concernée par une décision peut révéler un problème invisible à ceux qui l’ont conçue.
Une équipe diversifiée peut identifier davantage de scénarios qu’un groupe composé de personnes ayant les mêmes expériences.
Nos différences ne produisent donc pas seulement des désaccords.
Elles produisent aussi de l’information.
Et lorsqu’une société sait faire circuler cette information, elle devient capable de mieux comprendre les problèmes auxquels elle fait face.
Beaucoup d’erreurs commencent par une perspective manquante
Une décision peut être cohérente et néanmoins mauvaise.
Pas parce que ceux qui l’ont prise étaient incompétents.
Mais parce qu’une partie importante de la réalité n’était pas présente dans la réflexion.
On peut concevoir une politique efficace sur papier sans voir comment elle affectera certains groupes.
On peut créer une technologie très performante sans anticiper certains usages dangereux.
On peut organiser un service en fonction d’indicateurs généraux tout en ignorant ce qui se passe réellement sur le terrain.
On peut négocier un accord entre dirigeants sans comprendre ce qui le rendra inacceptable pour les populations concernées.
Dans tous ces cas, le problème n’est pas nécessairement l’absence d’intelligence.
C’est l’absence de certaines perspectives au moment où la décision est prise.
Écouter les autres est une façon de détecter nos angles morts
L’écoute possède donc une fonction qui dépasse la politesse.
Elle sert à recueillir de l’information que nous ne possédons pas.
Lorsqu’une personne décrit une expérience différente de la nôtre, elle peut nous révéler quelque chose que notre propre position nous empêchait de voir.
Cela ne signifie pas que son interprétation est toujours exacte.
Mais elle mérite d’être examinée.
Une société qui ignore systématiquement certaines voix se prive d’une partie de l’information disponible sur son propre fonctionnement.
À l’inverse, une société capable d’entendre les expériences différentes augmente sa capacité à détecter :
les risques ;
les injustices ;
les effets inattendus ;
les erreurs de conception ;
les besoins émergents ;
et parfois les solutions qui n’étaient visibles depuis aucun point de vue isolé.
L’empathie rend l’information plus accessible
C’est ici que l’empathie rejoint directement l’intelligence collective.
Une information peut exister sans être réellement entendue.
Une personne peut expliquer ce qu’elle vit, mais être immédiatement jugée, minimisée ou caricaturée.
Elle peut finir par cesser de parler.
Un groupe peut signaler un problème pendant des années sans être pris au sérieux.
Une institution peut recevoir des données sans comprendre leur signification humaine.
L’empathie améliore la circulation de cette information parce qu’elle nous pousse à essayer de comprendre avant de rejeter.
Elle nous aide à poser une question essentielle :
« Qu’est-ce que cette personne essaie de me montrer que je ne vois pas encore ? »
Cette attitude ne garantit pas que nous accepterons sa conclusion.
Mais elle augmente les chances que l’information importante qu’elle porte ne soit pas perdue.
Une bonne décision n’est pas une addition d’opinions
Il faut toutefois éviter une autre erreur.
L’intelligence collective ne signifie pas que toutes les opinions doivent simplement être additionnées.
Toutes les informations n’ont pas la même qualité.
Toutes les hypothèses ne sont pas également vraisemblables.
Toutes les expériences ne permettent pas de répondre à toutes les questions.
Une expertise scientifique reste essentielle lorsqu’une question exige des connaissances spécialisées.
Des données rigoureuses restent nécessaires.
Des méthodes permettant de vérifier les affirmations restent indispensables.
L’intelligence collective n’est donc pas :
« Tout le monde a raison. »
Elle consiste plutôt à chercher comment combiner intelligemment :
l’expérience ;
l’expertise ;
les données ;
les perspectives différentes ;
et la capacité de corriger collectivement nos erreurs.
Le désaccord peut améliorer la pensée
Une société réellement intelligente n’élimine pas le désaccord.
Elle apprend à l’utiliser.
Lorsqu’une personne conteste une idée, elle peut révéler une faiblesse.
Lorsqu’un groupe propose une interprétation différente, il peut obliger les autres à préciser leurs arguments.
Lorsqu’une décision est critiquée, ses conséquences peuvent devenir plus visibles.
Le problème n’est donc pas le conflit intellectuel.
Le problème apparaît lorsque le désaccord devient si hostile que l’information ne circule plus.
Si reconnaître un point valide chez l’adversaire devient une trahison, chacun commence à défendre son camp plutôt qu’à chercher la meilleure compréhension possible.
La conversation cesse alors d’être un mécanisme de découverte.
Elle devient un mécanisme de victoire.
L’empathie permet une confrontation plus productive
L’empathie peut modifier cette dynamique.
Elle permet de maintenir une distinction entre :
contester une idée
et
rejeter la personne qui la porte.
Cette différence change beaucoup de choses.
Une personne qui sait qu’elle peut se tromper sans être humiliée sera plus disposée à reconnaître une erreur.
Un groupe qui se sent réellement entendu sera plus susceptible d’écouter les contraintes des autres.
Une organisation où les mauvaises nouvelles peuvent être dites sans représailles détectera généralement ses problèmes plus rapidement qu’une organisation où chacun apprend à se taire.
L’empathie ne supprime donc pas la confrontation.
Elle peut la rendre plus informative.
La confiance permet de dire ce qui dérange
L’intelligence collective dépend aussi fortement de la confiance.
Dans un environnement où les personnes craignent d’être ridiculisées, punies ou exclues, elles filtrent ce qu’elles disent.
Les informations désagréables remontent moins facilement.
Les problèmes sont minimisés.
Les responsables entendent ce qu’ils veulent entendre.
Et les décisions sont prises sur une image progressivement déformée de la réalité.
À l’inverse, lorsque les personnes croient qu’elles peuvent parler franchement et être considérées sérieusement, davantage d’informations circulent.
Les erreurs peuvent être signalées plus tôt.
Les hypothèses peuvent être contestées.
Les décisions peuvent être corrigées avant que leurs conséquences deviennent graves.
Créer un environnement où il devient possible de parler honnêtement est donc aussi une manière d’augmenter l’intelligence d’un groupe.
Ceux qui vivent un problème possèdent une connaissance particulière
Cela devient particulièrement important lorsqu’une décision concerne directement certaines populations.
Les personnes affectées ne possèdent pas nécessairement toutes les réponses.
Mais elles possèdent une connaissance que les autres ne peuvent pas entièrement reproduire :
l’expérience du problème lui-même.
Un système peut fonctionner selon ses indicateurs et échouer dans la vie quotidienne.
Une politique peut sembler équitable en théorie et produire des obstacles particuliers dans certaines situations.
Un programme peut être bien intentionné et néanmoins impossible à utiliser pour ceux auxquels il est destiné.
C’est pourquoi intégrer les personnes concernées dans la réflexion n’est pas seulement une question de représentation démocratique.
C’est également une manière d’améliorer la qualité de l’information utilisée pour décider.
La diversité ne devient utile que si elle peut s’exprimer
Il ne suffit donc pas de rassembler des personnes différentes dans une pièce.
Un groupe peut être très diversifié et continuer à penser d’une manière extrêmement uniforme si certaines personnes n’osent pas parler ou si quelques voix dominent constamment la conversation.
La véritable richesse apparaît lorsque les différences peuvent réellement influencer la réflexion collective.
Cela demande des conditions particulières :
la possibilité de parler ;
la volonté d’écouter ;
un minimum de respect ;
des mécanismes permettant de confronter les arguments ;
et une capacité à modifier une décision lorsque de meilleures informations apparaissent.
Sans cela, la diversité peut devenir purement symbolique.
Penser ensemble est une compétence
L’intelligence collective n’apparaît donc pas automatiquement dès que plusieurs personnes sont réunies.
Un groupe peut être plus intelligent qu’un individu.
Mais il peut aussi être beaucoup plus stupide.
Les phénomènes de conformisme, de panique collective, de polarisation ou d’obéissance peuvent conduire des groupes entiers à ignorer des informations pourtant disponibles.
Penser ensemble exige des mécanismes permettant de résister à ces dérives.
Il faut pouvoir contester.
Vérifier.
Comparer.
Faire émerger les désaccords.
Réexaminer les hypothèses.
Et permettre aux personnes qui voient quelque chose de différent de l’exprimer.
L’empathie contribue à créer cet espace.
De plusieurs intelligences à une intelligence collective
Nous arrivons alors à une idée plus profonde.
Chaque individu possède une partie de la réalité.
La coopération permet de réunir nos capacités.
L’empathie permet de réunir davantage de nos perspectives.
Et lorsque ces perspectives peuvent circuler, être confrontées et corrigées, quelque chose apparaît qui dépasse la simple addition des individus.
Une société peut apprendre.
Une organisation peut détecter ses erreurs.
Une communauté peut comprendre un problème sous plusieurs angles.
Des personnes qui auraient échoué seules peuvent parvenir ensemble à une solution qu’aucune n’avait initialement imaginée.
C’est ce que nous pouvons appeler l’intelligence collective.
L’empathie comme infrastructure de la pensée collective
L’empathie n’est évidemment pas suffisante pour créer cette intelligence.
Il faut aussi des connaissances.
Des institutions.
Des méthodes.
Des données fiables.
Des espaces de discussion.
Des mécanismes de décision.
Mais l’empathie joue un rôle particulier.
Elle permet à des personnes différentes de rester suffisamment ouvertes les unes aux autres pour que leurs connaissances puissent circuler.
Elle empêche plus difficilement une perspective dérangeante d’être rejetée simplement parce qu’elle vient du mauvais groupe.
Elle donne une chance à une expérience minoritaire de devenir une information collective.
Elle transforme la différence d’un obstacle potentiel en source possible de compréhension.
C’est pourquoi une société empathique ne serait pas seulement plus compatissante.
Elle pourrait également devenir plus lucide.
L’empathie permet à l’intelligence individuelle de devenir intelligence collective.
Mais cette idée soulève immédiatement une nouvelle difficulté.
Si l’empathie est aussi utile, pourquoi ne peut-on pas simplement compter sur elle pour guider nos sociétés ?
Parce que l’empathie elle-même possède des limites, des biais et des fragilités.
Et c’est précisément pourquoi l’empathie ne suffit pas.
VIII. Mais l’empathie ne suffit pas
Une capacité précieuse, mais imparfaite
L’empathie peut nous aider à comprendre les autres.
Elle peut réduire la distance entre des groupes.
Elle peut rendre certains conflits moins aveugles.
Elle peut améliorer la circulation de l’information et soutenir la coopération.
Mais une civilisation ne peut pas reposer uniquement sur notre capacité spontanée à ressentir ce que vivent les autres.
Parce que l’empathie humaine possède ses propres limites.
Elle est inégale.
Elle varie selon les personnes.
Elle dépend du contexte.
Elle peut être forte un jour et presque absente le lendemain.
Elle peut être dirigée vers certains groupes et beaucoup moins vers d’autres.
Et surtout, elle n’est pas toujours suffisamment fiable pour guider des décisions complexes à grande échelle.
Nous ressentons plus facilement ceux qui nous ressemblent
Notre empathie est souvent plus forte envers ceux qui nous sont proches.
Ceux qui nous ressemblent.
Ceux dont nous connaissons l’histoire.
Ceux dont nous comprenons spontanément les réactions.
À l’inverse, une souffrance lointaine ou abstraite peut nous toucher beaucoup moins.
Une personne que nous voyons peut provoquer une réaction émotionnelle forte.
Des milliers de personnes représentées par une statistique peuvent devenir presque invisibles.
Cette asymétrie crée un problème évident.
Les enjeux les plus importants pour une civilisation sont souvent précisément ceux qui concernent des personnes éloignées de nous.
Des populations que nous connaissons peu.
Des groupes minoritaires.
Des personnes vivant dans d’autres pays.
Ou des générations qui ne sont pas encore nées.
Si nous nous fions uniquement à notre empathie spontanée, ceux qui sont les moins visibles risquent aussi d’être les moins considérés.
L’empathie peut être biaisée
Comprendre l’autre ne signifie pas que nous le faisons de manière parfaitement neutre.
Nous interprétons encore ce que nous observons à travers nos propres expériences.
Nous pouvons projeter nos émotions sur quelqu’un.
Croire comprendre ses motivations alors que nous les imaginons.
Être beaucoup plus indulgents envers une personne à laquelle nous nous identifions.
Ou beaucoup plus méfiants envers quelqu’un que nous percevons comme appartenant à un groupe opposé.
L’empathie elle-même peut donc reproduire certains biais que nous cherchons à dépasser.
C’est pourquoi elle doit être accompagnée par autre chose :
des faits ;
des données ;
des règles ;
des mécanismes permettant de confronter les interprétations.
Comprendre une personne est utile.
Mais comprendre correctement une situation exige souvent plus que de l’intuition.
Nous ne pouvons pas ressentir toute la souffrance du monde
Il existe aussi une limite beaucoup plus humaine.
L’empathie peut être épuisante.
Une personne exposée continuellement à la détresse des autres peut finir par se protéger émotionnellement.
Les travailleurs de la santé, les intervenants sociaux, les journalistes, les humanitaires ou toute personne confrontée quotidiennement à la souffrance connaissent cette réalité.
Il devient parfois nécessaire de prendre une certaine distance pour continuer à agir.
Une société ne peut donc pas exiger de chaque citoyen qu’il ressente intensément chaque injustice, chaque guerre et chaque catastrophe de la planète.
Ce serait psychologiquement impossible.
Le fonctionnement d’une civilisation doit continuer même lorsque notre attention émotionnelle est ailleurs.
Cela signifie que certaines responsabilités doivent exister même lorsque nous ne ressentons rien.
Nos droits ne peuvent pas dépendre de la sympathie
C’est probablement l’une des raisons les plus importantes pour lesquelles les institutions existent.
Un droit n’est pas véritablement un droit s’il dépend de la sympathie de la majorité.
Une personne ne devrait pas avoir besoin d’être aimée pour être protégée contre la violence.
Une minorité ne devrait pas avoir besoin de provoquer suffisamment d’émotion pour que ses libertés soient respectées.
Un accusé ne devrait pas recevoir un procès équitable uniquement lorsqu’il inspire de la compassion.
Les institutions permettent précisément de transformer certains principes en obligations relativement stables.
Nous ne protégeons plus quelqu’un seulement parce que nous ressentons spontanément de l’empathie pour lui.
Nous le protégeons parce que nous avons collectivement décidé que certaines limites doivent s’appliquer à tous.
C’est un progrès considérable.
Quand la morale devient une règle commune
Cette transformation est fondamentale.
Une intuition morale individuelle peut devenir une norme.
Une norme peut devenir une loi.
Une loi peut devenir une institution.
Et une institution peut continuer à protéger des personnes même lorsque l’émotion qui lui a donné naissance n’est plus présente.
C’est ainsi que les sociétés rendent certaines formes de coopération durables.
Nous ne dépendons plus uniquement de la bonne volonté quotidienne des individus.
Nous construisons des mécanismes qui continuent de fonctionner lorsque les personnes changent, lorsque les gouvernements changent ou lorsque les circonstances deviennent difficiles.
L’empathie peut donc contribuer à faire émerger une valeur.
Mais l’institution permet à cette valeur de survivre à notre inconstance.
L’empathie peut aussi être manipulée
Il existe une autre limite importante.
Nos émotions peuvent être utilisées contre nous.
Une image particulièrement forte peut nous faire accorder une attention immense à un événement tout en ignorant un problème beaucoup plus important mais moins visible.
Un récit peut présenter un groupe comme exclusivement victime ou exclusivement menaçant.
Une campagne politique peut sélectionner certains témoignages pour provoquer la peur ou la colère.
Une propagande efficace peut susciter de l’empathie pour un camp et supprimer presque complètement celle que nous ressentons pour l’autre.
Cette capacité de manipulation n’annule pas la valeur de l’empathie.
Elle montre simplement pourquoi l’émotion ne peut pas être notre seul mécanisme de décision.
Nous avons besoin de moyens permettant de vérifier ce qui nous est présenté.
De comparer les informations.
De ralentir certaines réactions.
De confronter plusieurs perspectives.
Transformer l’empathie en structures de coopération
Si l’empathie est trop fragile pour suffire à elle seule, il faut alors chercher à institutionnaliser ce qu’elle rend possible.
Cela peut prendre de nombreuses formes.
Le droit permet d’établir des limites communes.
Les institutions démocratiques permettent aux intérêts différents de participer aux décisions.
La diplomatie crée des mécanismes permettant à des adversaires de continuer à se parler.
L’éducation peut apprendre à considérer plusieurs perspectives.
Les sciences permettent de produire et de partager des connaissances vérifiables.
Les mécanismes de dialogue offrent un espace où des personnes en désaccord peuvent chercher à comprendre leurs divergences.
Les systèmes judiciaires permettent de résoudre certains conflits sans recourir directement à la vengeance.
Les institutions internationales permettent de coordonner des enjeux qui dépassent les frontières.
Toutes ces structures ont quelque chose en commun.
Elles permettent à des personnes qui ne se connaissent pas, ne s’aiment pas nécessairement et ne pensent pas de la même manière de continuer malgré tout à coopérer.
Les institutions comme mémoire de nos apprentissages
On peut voir les institutions comme une forme de mémoire collective.
Une société traverse un conflit.
Elle découvre qu’un problème particulier peut produire de graves injustices.
Elle développe une règle.
Puis elle inscrit cette règle dans une institution afin que les générations suivantes n’aient pas à redécouvrir constamment la même leçon.
Une constitution.
Une charte de droits.
Un tribunal.
Une convention internationale.
Une norme professionnelle.
Un mécanisme de médiation.
Tous peuvent être compris comme des tentatives de stabiliser certaines formes de coopération.
Ils disent en quelque sorte :
même lorsque nous sommes en désaccord, voici les limites que nous avons décidé de ne pas franchir.
Le droit rend la coopération moins dépendante des personnes
Cette fonction devient particulièrement importante lorsque les relations sont difficiles.
Deux individus peuvent se faire confiance.
Des millions de citoyens ne peuvent pas connaître personnellement tous ceux avec qui ils coopèrent.
Une économie complexe serait impossible si chaque transaction exigeait une confiance personnelle complète.
Une société moderne fonctionne donc en grande partie grâce à une confiance transférée aux systèmes.
Nous faisons confiance à des contrats.
À des normes.
À des tribunaux.
À des certifications.
À des institutions.
Cette confiance n’est jamais absolue.
Mais elle permet de coopérer avec des inconnus.
Et cette capacité est essentielle dans une société où notre interdépendance dépasse largement les relations personnelles.
La diplomatie : coopérer sans être amis
La diplomatie représente peut-être l’un des exemples les plus clairs de cette logique.
Les États n’ont pas besoin de s’aimer pour négocier.
Ils peuvent avoir des intérêts opposés.
Des systèmes politiques différents.
Une histoire conflictuelle.
Et pourtant, ils peuvent maintenir des canaux de communication.
Établir des règles.
Créer des accords.
Définir des lignes rouges.
Mettre en place des mécanismes de vérification.
La diplomatie institutionnalise une idée simple :
même entre adversaires, certains problèmes sont trop dangereux pour être laissés uniquement à la méfiance ou à la confrontation.
C’est précisément le type de capacité dont une civilisation interdépendante a besoin.
L’éducation prépare la coopération avant le conflit
Les institutions ne doivent pas seulement intervenir lorsque les relations se détériorent.
Elles peuvent aussi créer les conditions qui rendent la coopération plus probable.
L’éducation joue ici un rôle particulier.
Apprendre l’histoire de plusieurs groupes.
Comprendre comment fonctionnent les biais.
Développer la capacité à argumenter sans humilier.
Apprendre à distinguer un fait d’une opinion.
Être exposé à des cultures différentes.
Savoir reconnaître qu’une situation peut être observée depuis plusieurs perspectives.
Toutes ces compétences réduisent la probabilité que la différence soit immédiatement interprétée comme une menace.
L’éducation ne garantit pas l’empathie.
Mais elle peut rendre son exercice plus facile.
Créer des espaces où le désaccord reste possible
Une société coopérative a également besoin de mécanismes permettant aux conflits d’exister sans détruire la relation collective.
C’est une fonction essentielle de la démocratie.
Le désaccord n’est pas un accident à éliminer.
Il est permanent.
Les intérêts diffèrent.
Les valeurs diffèrent.
Les priorités diffèrent.
Une bonne institution ne cherche donc pas nécessairement à produire l’harmonie.
Elle cherche à créer un cadre où les conflits peuvent être exprimés, négociés et arbitrés sans que chaque désaccord devienne une lutte existentielle.
Autrement dit :
le succès d’une institution ne se mesure pas seulement à sa capacité à produire un accord, mais aussi à sa capacité à permettre un désaccord durable sans rupture.
La confiance : le tissu invisible de la coopération
Toutes ces structures reposent cependant sur quelque chose de moins visible.
La confiance.
Une société peut posséder d’excellentes règles sur papier.
Mais si personne ne croit qu’elles seront appliquées équitablement, elles perdent une grande partie de leur efficacité.
Un dialogue peut exister officiellement.
Mais si chacun croit que l’autre cherche uniquement à gagner du temps ou à manipuler le processus, il produit peu de coopération.
Une institution peut recueillir des informations.
Mais si les personnes craignent que leurs paroles soient utilisées contre elles, elles se tairont.
La confiance devient donc une sorte d’infrastructure invisible.
Elle réduit le coût de la coopération.
Elle permet de partager davantage d’information.
Elle facilite la négociation.
Elle rend les compromis moins dangereux.
Elle permet de reconnaître une erreur sans craindre immédiatement d’être détruit politiquement ou socialement.
La confiance ne signifie pas l’absence de contrôle
Il faut cependant éviter de confondre confiance et naïveté.
Une coopération durable ne repose pas sur l’idée que tout le monde agira toujours correctement.
Elle repose souvent sur l’équilibre entre confiance et vérification.
Les contrats existent parce que la confiance peut échouer.
Les tribunaux existent parce que les accords peuvent être violés.
Les mécanismes de contrôle existent parce que certains acteurs peuvent profiter du système.
Une institution robuste ne demande donc pas une confiance aveugle.
Elle construit plutôt un environnement où il devient raisonnable de faire confiance.
Les règles sont connues.
Les comportements peuvent être vérifiés.
Les abus peuvent être contestés.
Les engagements ont des conséquences.
La confiance devient alors moins une émotion qu’une propriété du système.
Une coopération durable exige des structures crédibles
C’est particulièrement important à l’échelle internationale.
Les problèmes mondiaux exigent souvent que des pays acceptent des contraintes immédiates en échange de bénéfices collectifs plus lointains.
Pourquoi un État réduirait-il ses émissions si les autres ne font rien ?
Pourquoi limiter une technologie stratégique si un rival continue de la développer ?
Pourquoi respecter un accord commercial si les autres peuvent le violer sans conséquence ?
Dans toutes ces situations, la coopération devient possible lorsque les acteurs peuvent croire que les autres respecteront suffisamment leurs engagements.
Cela exige des mécanismes de vérification.
Des règles communes.
Des sanctions.
Des institutions crédibles.
Des processus permettant d’ajuster les accords lorsque les circonstances changent.
Le défi n’est donc pas seulement de convaincre chacun qu’une coopération serait souhaitable.
Il faut construire un système où elle devient possible et relativement stable.
Du sentiment à la civilisation
Nous arrivons alors à une distinction importante.
L’empathie agit principalement au niveau de la perception.
Elle nous aide à voir l’autre.
À comprendre ce qu’il vit.
À reconnaître que ses intérêts existent.
Mais une civilisation doit ensuite transformer cette reconnaissance en mécanismes qui continuent de fonctionner lorsque nous sommes fatigués, en colère, divisés ou simplement indifférents.
C’est là que les institutions entrent en jeu.
Elles donnent une durée à ce que l’émotion humaine ne peut pas toujours maintenir.
Elles transforment certains principes en procédures.
Certaines responsabilités en obligations.
Certaines limites morales en règles communes.
L’empathie est peut-être l’impulsion. Les institutions sont le mécanisme qui lui permet de changer le monde.
Et si ces institutions réussissent à maintenir suffisamment de confiance, de dialogue et de coopération entre des milliards d’êtres humains différents, elles accomplissent quelque chose de plus profond.
Elles permettent à notre puissance collective de commencer enfin à être gouvernée collectivement.
C’est peut-être précisément ce que pourrait exiger le prochain saut de l’humanité.
IX. Le prochain saut de l’humanité
Nous avons déjà changé plusieurs fois d’échelle
L’histoire humaine peut être lue comme une succession de transformations.
Au départ, il fallait surtout survivre.
Trouver de la nourriture.
Se protéger.
Élever les enfants.
Traverser les saisons difficiles.
Puis nous avons appris à collaborer plus largement.
À construire des villages, des villes, des réseaux commerciaux, des institutions.
À accumuler des connaissances.
À transmettre des savoirs.
À maîtriser progressivement certaines forces de la nature.
Puis à transformer le monde lui-même.
On pourrait résumer cette trajectoire ainsi :
survivre → collaborer → construire → maîtriser → transformer
Chaque étape a augmenté notre capacité d’action.
Et chacune nous a rendus davantage dépendants de la manière dont nous utilisons cette capacité.
Nous sommes entrés dans l’ère de la puissance collective
Pendant une grande partie de notre histoire, les limites de notre pouvoir nous protégeaient en quelque sorte de nous-mêmes.
Nous pouvions nous tromper gravement.
Nous pouvions nous faire la guerre.
Nous pouvions détruire des territoires.
Mais nous ne possédions pas toujours les moyens de modifier durablement les grands équilibres planétaires.
Cette situation a changé.
Nous avons aujourd’hui la capacité d’altérer le climat.
De transformer les écosystèmes.
De modifier le vivant.
De développer des armes capables de destructions immenses.
De créer des technologies qui transforment profondément l’information, le travail, la surveillance, la guerre ou la prise de décision.
Notre problème n’est donc plus seulement de savoir si nous pouvons faire quelque chose.
Il est de savoir si nous pouvons maîtriser collectivement ce que nous devenons capables de faire.
Le défi n’est plus seulement d’inventer
Nous avons longtemps associé le progrès humain à l’invention.
Découvrir plus.
Produire plus.
Aller plus vite.
Soigner mieux.
Construire plus grand.
Comprendre davantage.
Cette logique a produit des avancées extraordinaires.
Mais elle devient incomplète lorsqu’une invention peut modifier les conditions d’existence de millions ou de milliards de personnes.
À partir d’un certain niveau de puissance, le progrès ne peut plus être évalué uniquement selon ce que nous savons créer.
Il doit aussi être évalué selon notre capacité à en prévoir les effets, à en répartir les bénéfices, à en limiter les risques et à décider collectivement de ce que nous voulons réellement en faire.
Notre prochain progrès pourrait être relationnel
C’est ici qu’apparaît une possibilité différente.
Et si le prochain grand saut de l’humanité n’était pas seulement technologique ?
Et s’il concernait notre capacité à vivre ensemble à l’échelle de la puissance que nous avons acquise ?
Nous avons énormément investi dans l’amélioration de nos outils.
Peut-être devons-nous maintenant investir avec la même ambition dans l’amélioration de nos relations.
Dans notre capacité à dialoguer.
À comprendre les perspectives différentes.
À construire la confiance.
À régler les conflits.
À coordonner des intérêts divergents.
À prendre en compte ceux qui ne possèdent pas suffisamment de pouvoir pour imposer leur point de vue.
À penser à plusieurs générations plutôt qu’à seulement quelques années.
Ce progrès serait moins spectaculaire qu’une nouvelle technologie.
Mais il pourrait être tout aussi décisif.
Devenir meilleurs pour penser ensemble
Nous savons déjà produire des individus extrêmement compétents.
Des scientifiques.
Des ingénieurs.
Des médecins.
Des chercheurs.
Des juristes.
Des entrepreneurs.
Des experts dans des domaines d’une complexité extraordinaire.
Mais les problèmes les plus difficiles de notre époque ne sont pas seulement des problèmes d’expertise.
Ils sont souvent des problèmes de coordination.
Nous pouvons savoir scientifiquement qu’un risque existe et rester incapables d’agir ensemble.
Nous pouvons posséder les technologies nécessaires et ne pas réussir à répartir les coûts.
Nous pouvons comprendre une menace et continuer à nous méfier suffisamment les uns des autres pour empêcher toute réponse commune.
La prochaine frontière pourrait donc être moins :
« Comment rendre les individus encore plus intelligents ? »
et davantage :
« Comment rendre les sociétés plus capables de penser et d’agir ensemble ? »
Coordonner sans uniformiser
Apprendre à coordonner notre puissance ne signifie pas construire une humanité uniforme.
Ce serait à la fois irréaliste et indésirable.
Les cultures continueront d’être différentes.
Les intérêts continueront de diverger.
Les peuples continueront de vouloir conserver leur autonomie.
Les sociétés auront des conceptions différentes du progrès, de la justice ou du rôle de l’État.
Une civilisation mondiale capable de coopérer n’a donc pas besoin d’effacer ces différences.
Elle doit apprendre à les rendre compatibles avec certaines obligations communes.
Nous pouvons être différents tout en reconnaissant qu’un climat stable nous concerne tous.
Nous pouvons être rivaux tout en reconnaissant que certaines armes ou technologies exigent des limites.
Nous pouvons défendre des intérêts nationaux tout en reconnaissant que certains problèmes ne peuvent être résolus nationalement.
Le défi est donc moins de créer une seule vision du monde que de construire une capacité à agir ensemble lorsque la réalité l’exige.
La maturité consiste aussi à savoir se limiter
Une espèce puissante doit apprendre quelque chose qu’une espèce impuissante peut parfois ignorer :
la maîtrise de soi.
Être capable de faire quelque chose ne signifie pas nécessairement qu’il soit souhaitable de le faire.
Une entreprise peut avoir intérêt à exploiter une ressource plus rapidement que les autres.
Un pays peut avoir intérêt à développer une technologie avant ses rivaux.
Un gouvernement peut gagner politiquement à privilégier une solution à court terme.
Mais une civilisation mature doit parfois accepter de renoncer à un avantage immédiat pour éviter un dommage collectif beaucoup plus important.
Cela exige une capacité difficile :
nous imposer collectivement des limites avant que la réalité nous les impose brutalement.
La coopération devient une forme de maîtrise de notre puissance
Nous avons beaucoup parlé de maîtrise de la nature.
Mais notre prochain défi pourrait être la maîtrise de notre propre puissance collective.
Cela ne signifie pas ralentir toute innovation.
Ni renoncer à l’ambition.
Au contraire.
Cela signifie rendre notre puissance plus durable.
Plus prévisible.
Plus orientée vers des objectifs que nous pouvons défendre collectivement.
La coopération devient alors autre chose qu’un moyen de mieux fonctionner.
Elle devient le mécanisme qui permet à une espèce puissante de ne pas être entraînée par chacune de ses innovations, de ses rivalités ou de ses impulsions.
Nous savons déjà coopérer à très grande échelle
Il serait toutefois faux de présenter cette étape comme quelque chose que nous n’avons jamais commencé.
Nous coopérons déjà à une échelle extraordinaire.
Des normes permettent aux technologies produites dans des pays différents de fonctionner ensemble.
Des chercheurs partagent leurs connaissances.
Des organisations internationales coordonnent certains enjeux sanitaires, économiques ou scientifiques.
Des accords existent entre des pays qui demeurent pourtant rivaux.
Des millions d’inconnus collaborent chaque jour à travers des systèmes économiques et institutionnels complexes.
Nous ne partons donc pas de zéro.
La question est de savoir si nous pouvons étendre cette capacité aux domaines où nos intérêts immédiats nous rendent encore trop difficiles à coordonner.
Le prochain saut est peut-être déjà commencé
L’histoire humaine n’avance probablement pas par étapes aussi propres que le suggère une formule.
Nous n’avons jamais cessé de survivre lorsque nous avons commencé à construire.
Nous n’avons pas cessé de collaborer lorsque nous avons commencé à maîtriser de nouvelles technologies.
Les transformations se superposent.
Le prochain saut n’arrivera donc probablement pas un jour précis.
Il est peut-être déjà en cours.
Chaque fois que nous construisons une institution capable d’intégrer plusieurs perspectives.
Chaque fois que des adversaires trouvent un mécanisme permettant de limiter un conflit.
Chaque fois qu’une société apprend à prendre en compte les intérêts de personnes absentes de la décision.
Chaque fois que nous améliorons notre capacité à partager les connaissances et à corriger collectivement nos erreurs.
Nous développons un peu plus cette nouvelle capacité.
Une évolution culturelle plutôt que biologique
Il faut ici utiliser l’idée d’« évolution » avec prudence.
Le changement dont il est question n’a pas besoin d’être biologique.
Nous n’avons pas besoin d’attendre que l’espèce humaine développe naturellement une empathie parfaite.
Nos cultures peuvent évoluer beaucoup plus rapidement que nos gènes.
Nos institutions peuvent modifier nos comportements.
Nos systèmes éducatifs peuvent transmettre de nouvelles normes.
Nos sociétés peuvent apprendre à faire certaines choses qui étaient autrefois exceptionnelles.
Nous pouvons donc construire culturellement et institutionnellement des capacités que notre psychologie spontanée ne nous fournit qu’imparfaitement.
C’est une différence essentielle.
Notre avenir ne dépend pas uniquement de ce que l’évolution nous a donné.
Il dépend aussi de ce que nous sommes capables d’apprendre.
L’empathie retrouve ici sa juste place
Dans cette perspective, l’empathie n’est pas la destination finale.
Elle n’est pas non plus une solution magique.
Elle est l’une des capacités qui rendent cette transformation possible.
Elle permet de comprendre qu’un autre point de vue existe.
De reconnaître les conséquences de nos décisions sur ceux qui ne nous ressemblent pas.
De maintenir l’humanité de l’adversaire même lorsqu’un conflit demeure.
De faire circuler davantage d’informations dans une société.
De construire un minimum de confiance.
Puis les institutions, les règles et les mécanismes de coopération peuvent prendre le relais.
L’empathie contribue donc à créer les conditions psychologiques d’un progrès qui doit ensuite devenir institutionnel et collectif.
La véritable question du progrès
Nous pouvons probablement continuer à accroître notre puissance.
Nous construirons des machines plus performantes.
Nous comprendrons davantage le vivant.
Nous produirons de nouvelles formes d’énergie.
Nous explorerons de nouveaux environnements.
Nous développerons des technologies que nous pouvons difficilement imaginer aujourd’hui.
Mais plus cette trajectoire avance, plus une seconde question devient incontournable.
La première était :
« De quoi sommes-nous capables ? »
La prochaine pourrait être :
« Sommes-nous capables d’utiliser ensemble ce dont nous sommes capables ? »
C’est peut-être autour de cette question que se jouera une partie importante de notre avenir.
Car une espèce qui augmente indéfiniment sa puissance sans augmenter sa capacité à la coordonner finit par créer ses propres vulnérabilités.
À l’inverse, une espèce capable de comprendre davantage ses interdépendances, d’élargir son cercle de considération et de construire des institutions adaptées à sa puissance pourrait franchir une étape différente.
Non pas devenir parfaite.
Mais devenir plus mature.
Et c’est finalement là que l’empathie retrouve toute sa place :
non pas comme une fin en soi, mais comme l’une des capacités permettant à une espèce extraordinairement puissante de ne pas devenir victime de sa propre puissance.
—
Oui. Maintenant que les neuf parties ont construit une trajectoire beaucoup plus riche, la conclusion peut faire davantage que résumer : elle peut resserrer toute la démonstration autour d’une thèse finale.
Conclusion — apprendre à devenir assez matures pour notre propre puissance
Nous ne sommes pas menacés uniquement par ce qui nous divise.
Les désaccords, les conflits d’intérêts, les rivalités et les différences culturelles ont toujours fait partie de l’histoire humaine.
Le problème est ailleurs.
Il apparaît lorsque notre puissance devient suffisamment grande pour que notre incapacité à coopérer transforme ces divisions en risques pour tous.
Une humanité plus puissante que jamais
Nous avons appris à transformer notre environnement avec une efficacité extraordinaire.
Nous savons produire, soigner, construire, communiquer, calculer, prévoir et intervenir à une échelle qu’aucune génération précédente n’aurait pu imaginer.
Mais cette puissance change la nature de notre responsabilité.
Plus nos décisions ont des conséquences lointaines, plus nous devons être capables de considérer ceux qui ne nous ressemblent pas.
Plus nos technologies deviennent puissantes, plus nous devons être capables de les gouverner collectivement.
Plus nos sociétés deviennent interdépendantes, plus nous devons être capables de maintenir la coopération malgré nos désaccords.
Notre défi n’est donc plus seulement de devenir plus capables.
Il est de devenir assez matures pour ce dont nous sommes capables.
L’empathie ne supprime pas les différences
L’empathie ne signifie pas penser comme l’autre.
Elle ne signifie pas renoncer à nos convictions.
Elle ne signifie pas excuser l’injustice.
Elle ne signifie pas accepter la violence ou abandonner la responsabilité individuelle.
Elle signifie quelque chose de plus simple et de plus exigeant :
reconnaître l’humain à l’intérieur de la différence.
Comprendre qu’un adversaire possède lui aussi une histoire, des peurs, des besoins et des aspirations.
Reconnaître qu’une minorité peut subir des conséquences invisibles pour la majorité.
Considérer qu’une population lointaine ne souffre pas moins parce que nous ne la voyons pas.
Et accepter que les générations futures, bien qu’absentes aujourd’hui, seront pourtant pleinement exposées aux conséquences de nos choix.
Voir davantage pour décider davantage
C’est là que l’empathie dépasse la compassion.
Elle devient une manière d’élargir notre perception.
Elle nous aide à détecter ce que notre propre point de vue ne voit pas.
Elle permet à davantage d’expériences d’entrer dans la décision collective.
Elle rend plus difficile la déshumanisation.
Elle peut soutenir la confiance.
Et lorsque cette confiance permet aux perspectives de circuler, elle contribue à transformer l’intelligence individuelle en intelligence collective.
Une société capable d’écouter davantage n’est donc pas seulement plus humaine.
Elle peut aussi devenir plus lucide.
Mais la maturité doit devenir institutionnelle
Cette capacité ne peut cependant pas reposer uniquement sur nos émotions.
Notre empathie est sélective.
Elle est imparfaite.
Elle peut être biaisée.
Elle peut être épuisée.
Elle peut être manipulée.
C’est pourquoi une civilisation doit transformer ses intuitions morales en structures durables.
Des droits.
Des institutions.
Des mécanismes de dialogue.
Des règles communes.
Des systèmes de résolution des conflits.
Des espaces où les désaccords peuvent exister sans que la relation collective soit détruite.
Des mécanismes permettant à ceux qui possèdent moins de pouvoir d’être néanmoins considérés.
Autrement dit :
l’empathie peut ouvrir la porte, mais les institutions doivent maintenir le passage ouvert.
Notre véritable progrès
Nous avons longtemps mesuré le progrès par ce que nous pouvions construire.
La vitesse de nos machines.
La puissance de nos technologies.
La quantité d’énergie que nous pouvions produire.
La profondeur de nos connaissances.
Peut-être devrons-nous désormais apprendre à le mesurer aussi autrement.
Par notre capacité à régler un conflit sans humilier.
À défendre nos intérêts sans nier ceux des autres.
À coopérer avec ceux que nous n’aimons pas.
À prendre en considération ceux qui ne peuvent pas imposer leur voix.
À nous limiter lorsque notre avantage immédiat crée un risque collectif.
À utiliser nos différences comme une source d’information plutôt que comme une justification pour nous détruire.
Le prochain progrès humain pourrait donc être moins spectaculaire qu’une invention révolutionnaire.
Mais il pourrait être plus important.
Il pourrait consister à apprendre à coordonner notre puissance avant que notre puissance ne finisse par nous dépasser.
Une communauté de destin
Nous ne sommes pas devenus une seule culture.
Une seule société.
Une seule nation.
Et nous n’avons aucune raison de vouloir le devenir.
Mais nous sommes progressivement devenus autre chose :
une communauté de destin.
Nos décisions voyagent.
Nos technologies se diffusent.
Nos économies s’entrelacent.
Nos crises traversent les frontières.
Nos actions modifient le monde que d’autres habiteront après nous.
Nous pouvons donc continuer à penser en groupes distincts.
Nous pouvons défendre nos identités.
Nos intérêts.
Nos communautés.
Mais nous devons apprendre à faire une place, à l’intérieur de ces appartenances, à une réalité plus large :
nous dépendons désormais les uns des autres à une échelle que notre histoire n’avait jamais connue.
Le véritable signe de maturité
Peut-être que le véritable signe de maturité d’une civilisation n’est finalement pas la puissance qu’elle possède.
Ni le nombre de technologies qu’elle maîtrise.
Ni la vitesse à laquelle elle transforme le monde.
Mais sa capacité à utiliser cette puissance sans se détruire elle-même.
À maintenir la coopération malgré les différences.
À reconnaître l’humanité même dans le conflit.
À entendre ceux qui ont moins de pouvoir.
À penser à ceux qui ne sont pas encore nés.
À construire suffisamment de confiance pour agir ensemble lorsque la situation l’exige.
Et c’est peut-être là que l’empathie prend toute sa signification.
Non pas comme une vertu douce ajoutée à la marge de notre civilisation.
Mais comme l’une des capacités qui peuvent nous aider à franchir la prochaine étape de notre histoire.
Nous avons appris à transformer le monde.
Il nous reste maintenant à apprendre à le transformer ensemble, sans nous perdre les uns les autres au passage.