Tous les articles par samuel champagne

Construire une civilisation capable de durer

Les idées nécessaires pour gouverner notre puissance collective

Introduction — Nous avons accru notre puissance plus vite que notre responsabilité

Les grandes idées de la modernité ont considérablement augmenté notre capacité d’agir.

La science nous permet de mieux comprendre le monde. La technologie nous permet de le transformer. La liberté donne davantage de pouvoir aux individus. La démocratie distribue une partie du pouvoir politique. Le marché coordonne des millions de décisions entre personnes qui ne se connaissent pas.

Ces idées ont produit des avancées extraordinaires.

Mais elles ont aussi contribué à créer une humanité dont les actions peuvent désormais avoir des conséquences à une échelle que les sociétés du passé n’avaient jamais connue.

Climat.

Biosphère.

Armes nucléaires.

Intelligence artificielle.

Biotechnologies.

Interdépendances économiques et technologiques.

Nos capacités d’action se sont étendues beaucoup plus rapidement que les mécanismes permettant d’en anticiper les conséquences, d’en partager la responsabilité et d’en limiter les risques.

Le problème n’est donc plus seulement de savoir ce que nous sommes capables de faire.

Il devient aussi de savoir ce que nous devrions faire de cette puissance, pour qui, avec quelles limites et avec quelles responsabilités envers ceux qui en subiront les conséquences.

Quelle idée pourrait donner une direction commune à cette puissance sans abolir la liberté, la diversité des sociétés et le désaccord?

C’est peut-être à partir de cette question qu’il faut commencer à réfléchir aux idées nécessaires pour construire une civilisation capable de durer.


I — Élargir notre responsabilité au-delà des frontières et des générations

Pendant longtemps, une grande partie de nos responsabilités s’exerçait surtout à proximité.

Envers notre famille.

Notre communauté.

Notre peuple.

Notre pays.

Mais la portée de nos actions s’est considérablement élargie.

Une décision prise aujourd’hui peut affecter des personnes vivant à l’autre bout du monde, modifier des écosystèmes entiers ou produire des conséquences qui dureront bien après notre disparition.

Cela crée une exigence nouvelle :

nos responsabilités doivent progressivement rejoindre la portée réelle de nos actions.

L’autre compte donc même lorsqu’il est inconnu, éloigné ou pas encore né.

Cela ne signifie pas que nous devons ressentir la même proximité envers tous ni abandonner nos responsabilités particulières envers ceux qui nous entourent.

Cela signifie que la distance ne suffit plus à effacer les conséquences de nos choix.

Nous partageons désormais assez de risques, de ressources et de conséquences pour que notre responsabilité ne puisse plus s’arrêter entièrement aux frontières de nos communautés immédiates.

Construire une civilisation capable de durer commence peut-être ici : reconnaître que notre puissance nous relie désormais à des personnes que nous ne rencontrerons jamais, mais dont l’avenir peut malgré tout dépendre en partie de nos décisions.


II — Élargir le cercle dans trois directions

Si notre responsabilité doit suivre la portée de nos actions, elle doit aujourd’hui s’élargir dans trois directions.

Dans l’espace, d’abord.

Nos décisions économiques, politiques, technologiques ou environnementales peuvent affecter des personnes qui vivent loin de nous et que nous ne connaîtrons jamais. Les frontières continuent d’organiser nos sociétés, mais elles ne suffisent plus à contenir toutes les conséquences de nos choix.

Dans le temps, ensuite.

Une société peut profiter aujourd’hui d’une décision dont les coûts seront assumés beaucoup plus tard.

Nos choix présents créent des obligations envers ceux qui devront vivre avec leurs conséquences.

Les générations futures ne peuvent pas participer à nos décisions, mais elles hériteront du climat, des infrastructures, des dettes, des technologies, des institutions et des risques que nous leur laisserons.

Enfin, notre responsabilité s’étend au vivant lui-même.

La biosphère n’est pas extérieure à la civilisation humaine. Elle en constitue l’une des conditions fondamentales : eau, sols, climat, écosystèmes, biodiversité et ressources rendent nos sociétés possibles.

Élargir notre cercle de responsabilité signifie donc apprendre à tenir compte des personnes éloignées, des générations futures et du monde vivant dont toutes dépendent.

Ce n’est pas seulement un élargissement moral.

C’est une adaptation à une réalité nouvelle : nos actions peuvent désormais produire des conséquences bien au-delà du lieu et du moment où elles sont décidées.


III — Pourquoi cette idée devient nécessaire maintenant

L’idée d’une responsabilité élargie n’est pas seulement un idéal moral.

Elle devient plus importante parce que les conditions matérielles de notre existence ont changé.

Nos sociétés disposent aujourd’hui de moyens capables de produire des effets à une échelle autrefois impossible.

Le climat peut être modifié par l’accumulation de décisions prises dans de nombreux pays et sur plusieurs générations.

Les armes nucléaires permettent à quelques décisions de menacer des millions de vies.

L’intelligence artificielle et les biotechnologies peuvent diffuser rapidement de nouvelles capacités, mais aussi de nouveaux risques.

Les pandémies traversent les frontières.

Les chaînes économiques relient des sociétés très éloignées.

La dégradation de la biodiversité peut affecter des systèmes dont dépendent directement l’alimentation, l’eau, la santé et la stabilité des sociétés.

Autrement dit, le cercle réel de nos conséquences s’est considérablement agrandi.

Nos institutions, nos habitudes morales et nos réflexes politiques restent pourtant souvent organisés à une échelle plus courte : le territoire immédiat, le prochain budget, le prochain mandat, la prochaine génération.

C’est là que se crée un décalage dangereux.

Une civilisation devient vulnérable lorsque la portée de ses actions dépasse durablement la portée de ses responsabilités.

Le défi n’est donc pas seulement de devenir plus puissants.

Il est d’apprendre à faire évoluer nos responsabilités, nos règles et nos institutions à la même échelle que les conséquences que nous sommes désormais capables de produire.


IV — Une idée qui ne remplace pas les autres, mais les réoriente

Élargir notre responsabilité ne signifie pas abandonner les grandes idées qui ont construit la modernité.

Il s’agit plutôt de leur poser une question supplémentaire : quelles conséquences produisent-elles lorsque leur puissance dépasse l’individu, la communauté ou la nation?

La science reste indispensable, mais elle ne répond pas à elle seule à cette question :

que faisons-nous de ce que nous découvrons?

La liberté reste fondamentale, mais elle rencontre une limite lorsque nos choix imposent des risques importants aux autres.

La technologie augmente nos capacités, mais plus ces capacités deviennent puissantes, plus elles nécessitent des garde-fous.

Le marché permet une coordination remarquable entre des millions de personnes, mais il ne décide pas à lui seul de ce qui doit être protégé, transmis ou préservé.

La démocratie permet aux populations de participer aux décisions collectives, mais elle doit aussi apprendre à tenir compte de conséquences qui dépassent le prochain mandat ou même la génération présente.

La responsabilité élargie ne remplace pas les grandes idées de la modernité; elle leur donne une direction lorsque leurs conséquences dépassent l’individu, le marché ou la nation.

Elle ajoute ainsi une question essentielle à chacune d’elles :

non seulement “que pouvons-nous faire?”, mais aussi “que devons-nous préserver lorsque nous exerçons cette puissance?”


V — De la responsabilité morale à la responsabilité organisée

Reconnaître une responsabilité envers les autres, les générations futures et le vivant est une première étape.

Mais une responsabilité qui reste uniquement morale risque de disparaître au moment où elle entre en conflit avec des intérêts immédiats.

Pour durer, elle doit donc progressivement prendre une forme institutionnelle.

Cela peut vouloir dire intégrer les générations futures dans certaines décisions, protéger des biens communs, évaluer les risques avant le déploiement de technologies puissantes, renforcer la coopération internationale ou construire des institutions capables de penser au-delà du prochain cycle politique.

Cela signifie aussi développer davantage de résilience : ne pas seulement chercher à prévenir les crises, mais préparer les sociétés à continuer de fonctionner lorsqu’elles surviennent.

Il n’existe probablement pas un modèle institutionnel unique capable de répondre à tous ces défis.

Le principe est plus simple :

Ce que nous affirmons vouloir protéger doit finir par apparaître dans les règles selon lesquelles nous prenons nos décisions.

Une civilisation montre ainsi ce qu’elle considère réellement important non seulement par les valeurs qu’elle proclame, mais par les institutions qu’elle construit pour les protéger dans la durée.


VI — Élargir le « nous » sans effacer les appartenances

Reconnaître une humanité commune ne signifie pas effacer les appartenances qui structurent nos vies.

Famille.

Communauté.

Culture.

Nation.

Ces liens donnent du sens, créent de la solidarité et organisent une grande partie de nos responsabilités concrètes.

Le défi n’est donc pas de remplacer ces appartenances par une identité humaine abstraite.

Il est plutôt d’apprendre à les rendre emboîtables.

Nous pouvons appartenir à une famille, à une communauté, à une nation et, en même temps, reconnaître des responsabilités envers l’ensemble de l’humanité, les générations futures et le vivant.

Élargir notre responsabilité ne demande pas d’aimer moins ceux qui sont proches; cela demande de ne pas considérer que seuls les proches comptent.

Une civilisation durable devra probablement apprendre à fonctionner avec plusieurs cercles d’appartenance à la fois.

Le véritable enjeu n’est pas de choisir entre le proche et le lointain, mais de construire des institutions et une culture capables de tenir compte des deux.


VII — Le prochain progrès pourrait être moral et institutionnel autant que technologique

Une grande partie de l’histoire moderne peut être racontée comme une augmentation continue de nos capacités.

Nous avons appris à produire davantage, à communiquer plus vite, à transformer la matière, à prolonger la vie et à agir à des échelles autrefois inimaginables.

Mais augmenter notre puissance ne suffit plus.

Le prochain progrès pourrait aussi consister à améliorer notre capacité à anticiper les conséquences de nos actions, coopérer malgré nos différences et organiser collectivement les limites dont nous avons besoin.

Cela demande parfois de renoncer volontairement à certaines possibilités lorsque leurs risques ou leurs coûts pour les autres deviennent trop importants.

Il ne s’agit pas de ralentir toute innovation ni de refuser le changement.

Il s’agit d’ajouter à notre capacité de faire une capacité tout aussi importante : celle de décider ensemble ce qui mérite réellement d’être fait.

Une civilisation devient plus mature lorsque sa capacité à gouverner sa puissance progresse aussi vite que sa capacité à l’augmenter.

Le prochain grand progrès humain pourrait donc être autant moral, politique et institutionnel que scientifique ou technologique.


Conclusion — Devenir assez responsables pour survivre à notre propre puissance

L’humanité a appris à transformer le monde avec une efficacité extraordinaire.

Nous disposons aujourd’hui de connaissances, de technologies et de capacités d’action que les générations précédentes auraient difficilement pu imaginer.

Mais cette puissance crée une responsabilité nouvelle.

Lorsque nos décisions peuvent affecter des populations lointaines, des écosystèmes entiers et des générations qui ne sont pas encore nées, notre manière de penser la responsabilité doit elle aussi changer d’échelle.

Il ne s’agit pas d’abandonner la liberté, la science, la démocratie, le marché ou les appartenances nationales.

Il s’agit d’apprendre à les inscrire dans un horizon plus large : celui des conséquences que nous sommes capables de produire et du monde que nous laisserons derrière nous.

Une civilisation durable devra donc faire davantage que produire, découvrir et innover.

Elle devra aussi apprendre à anticiper, à coopérer, à se donner des limites et à protéger ce dont dépend son propre avenir.

Le défi de l’humanité n’est peut-être plus seulement de devenir plus puissante. Il est de devenir assez responsable pour survivre à sa propre puissance.