Pourquoi comprendre l’autre devient un enjeu de survie
Introduction — Une humanité puissante, mais encore divisée
Nous n’avons jamais été aussi liés les uns aux autres.
Nos économies dépendent de chaînes de production mondiales. Nos technologies circulent presque instantanément. Une guerre régionale peut affecter le prix de l’énergie et des aliments à l’autre bout du monde. Une pandémie peut franchir les frontières en quelques semaines. Les décisions prises aujourd’hui peuvent modifier le climat, les écosystèmes ou les conditions de vie de générations qui ne sont pas encore nées.
Notre interdépendance a changé d’échelle.
Mais notre manière de penser, elle, reste souvent organisée autour de groupes plus restreints : notre famille, notre communauté, notre pays, nos intérêts, nos peurs.
C’est là que se trouve une partie du paradoxe.
Nous sommes devenus extraordinairement puissants collectivement. Nous savons produire, transformer, calculer, communiquer et intervenir à une échelle qu’aucune société humaine n’aurait pu imaginer autrefois.
Mais cette puissance ne nous rend pas automatiquement plus sages.
Nos technologies peuvent amplifier notre capacité à soigner, à apprendre et à coopérer. Elles peuvent aussi amplifier nos rivalités, nos erreurs, notre capacité à manipuler ou à détruire.
Le danger ne vient donc pas seulement de ce que nous pouvons faire.
Il vient aussi de notre difficulté à nous entendre sur ce que nous devons faire ensemble.
Nous avons appris à transformer le monde plus vite que nous avons appris à nous entendre sur la manière de le transformer.
C’est pourquoi la question de l’empathie dépasse largement la gentillesse ou la morale individuelle.
Dans un monde où nos destins sont de plus en plus liés, comprendre l’autre devient aussi une condition de coopération.
Et peut-être une condition pour apprendre à gouverner collectivement la puissance que nous avons créée.
I. Coopérer est devenu une question de survie
La coopération est déjà notre force principale
Aucune civilisation complexe ne fonctionne sans coopération.
Nos sociétés reposent sur une multitude de relations entre des personnes qui ne se connaissent pas, mais qui dépendent les unes des autres. Produire de la nourriture, soigner, transporter, construire, communiquer, enseigner ou maintenir des infrastructures exige des chaînes entières de coordination.
Nos plus grandes réalisations sont presque toujours collectives.
La science progresse parce que les connaissances s’accumulent et se partagent. Les technologies reposent sur des milliers de contributions. Les institutions permettent à des millions de personnes d’agir ensemble sans devoir se connaître personnellement.
Plus nos sociétés deviennent spécialisées, plus elles deviennent puissantes.
Mais aussi plus interdépendantes.
Aucun individu ne peut maîtriser seul tous les savoirs nécessaires au fonctionnement d’une civilisation moderne. Aucun pays ne peut non plus résoudre seul des problèmes comme le climat, les pandémies, les risques technologiques ou certaines crises économiques et géopolitiques.
Face à ces enjeux, l’action individuelle reste nécessaire.
Mais elle ne suffit plus.
Mais la coopération exige de comprendre les autres
Coopérer ne signifie pas être d’accord sur tout.
Les intérêts divergent. Les valeurs diffèrent. Les groupes ne perçoivent pas toujours les mêmes risques.
Le problème apparaît lorsque ces différences détruisent la confiance nécessaire pour continuer à agir ensemble.
La méfiance peut alors devenir autoalimentée.
Un groupe se protège parce qu’il craint l’autre. L’autre interprète cette protection comme une menace et réagit à son tour. Chaque geste confirme alors les soupçons du camp opposé.
Même des comportements raisonnables pris séparément peuvent ainsi produire un résultat mauvais pour tous.
C’est pourquoi la coopération ne consiste pas à éliminer le conflit.
La coopération n’est pas l’absence de conflit. Elle est la capacité de traverser le conflit sans rendre toute action commune impossible.
Pour y parvenir, il faut un minimum de confiance.
Et pour qu’une confiance soit possible, il faut être capable de comprendre ce que l’autre cherche à protéger, ce qu’il craint et pourquoi il agit comme il le fait.
Comprendre ne signifie pas approuver.
Mais sans cette compréhension, nous risquons de négocier avec une caricature de l’autre plutôt qu’avec sa réalité.
Dans un monde où nos dépendances sont devenues planétaires, cette capacité prend une importance nouvelle.
Si notre survie dépend de notre capacité à coopérer, alors comprendre ce qui rend la coopération possible devient lui aussi un enjeu de survie.
II. L’empathie : voir l’humain derrière la différence
Comprendre ne signifie pas approuver
Nous observons tous la réalité à partir d’une expérience différente.
Notre histoire, notre culture, nos valeurs, nos intérêts, nos peurs et nos expériences influencent ce que nous voyons et la manière dont nous interprétons les événements.
Deux personnes peuvent donc regarder la même situation et en tirer des conclusions très différentes.
L’empathie consiste précisément à essayer de comprendre cette autre perspective.
L’empathie ne signifie pas penser comme l’autre. Elle signifie être capable de comprendre pourquoi l’autre pense comme il pense.
Cela implique d’écouter avant de chercher à convaincre.
De se demander ce que l’autre cherche à protéger.
Ce qu’il craint.
Quels besoins ou quelles contraintes influencent sa position.
Cette compréhension ne nous oblige pas à lui donner raison.
Nous pouvons comprendre la colère d’une personne tout en condamnant sa violence. Comprendre les motivations d’un adversaire tout en combattant son projet. Reconnaître les peurs d’un groupe sans accepter la manière dont elles sont dirigées contre d’autres.
Comprendre n’est donc pas excuser.
C’est obtenir une représentation plus juste de la réalité de l’autre.
Et cette compréhension peut permettre de mieux négocier, de détecter un malentendu, de distinguer une menace réelle d’une réaction défensive ou de découvrir un terrain de compromis qui demeurait invisible tant que chacun ne considérait que sa propre perspective.
Le danger de la déshumanisation
Le problème devient beaucoup plus grave lorsque cette volonté de comprendre disparaît complètement.
Un adversaire peut alors progressivement cesser d’être perçu comme une personne.
Il devient un membre d’un groupe.
Un symbole.
Une menace.
Un problème.
Le monde se divise en « nous » et « eux ».
Les stéréotypes remplacent les individus. La peur accentue les différences. La polarisation transforme les désaccords en identités : nous ne pensons plus simplement que l’autre se trompe, mais que les gens comme lui sont eux-mêmes le problème.
L’humiliation et la souffrance peuvent encore renforcer cette dynamique.
Chaque camp connaît intimement ses propres victimes, ses propres blessures et ses propres injustices. La souffrance de l’autre devient plus abstraite.
Puis la vengeance peut être présentée comme de la justice.
L’exclusion comme une protection.
La violence comme une nécessité.
Plus il devient facile de déshumaniser l’autre, plus il devient facile de justifier son exclusion, son exploitation ou sa destruction.
Cela ne signifie pas que l’empathie empêcherait toute violence.
Des intérêts hostiles existent. Des comportements prédateurs existent. Certaines personnes présentent des traits psychopathiques et peuvent avoir une capacité empathique très limitée. Des groupes ou des États peuvent consciemment chercher à exploiter ou à agresser les autres.
L’empathie n’est donc ni une protection absolue ni une invitation à la naïveté.
Elle n’élimine pas la violence. Elle constitue plutôt l’un des freins psychologiques à la déshumanisation.
Reconnaître l’humanité d’un adversaire n’empêche pas de se défendre contre lui.
Cela nous oblige simplement à maintenir une distinction essentielle : une personne peut être responsable de ses actes sans cesser d’être humaine.
Cette frontière protège aussi celui qui refuse de la franchir.
Car lorsqu’un groupe déshumanise son adversaire pour mieux le combattre, il risque également de modifier ce qu’il devient lui-même prêt à faire pour gagner.
Élargir le cercle
Le défi devient alors plus large que les relations entre individus.
Notre empathie est naturellement plus forte envers ceux qui nous sont proches :
moi → mes proches → mon groupe → ma communauté → mon pays → l’humanité
Nous ressentons plus facilement la douleur d’une personne que nous connaissons que celle de millions d’inconnus.
Cette préférence n’a rien d’étrange.
Le problème apparaît lorsque notre capacité de considération s’arrête complètement à la frontière de notre groupe.
Nos décisions affectent aujourd’hui des personnes que nous ne connaîtrons jamais.
Certaines vivent dans d’autres sociétés.
D’autres appartiennent à des groupes minoritaires qui ne disposent pas du même poids politique ou démographique que ceux qui prennent les décisions.
Une majorité peut ainsi adopter une mesure qui lui paraît raisonnable tout en imposant des conséquences disproportionnées à une minorité dont elle connaît mal la réalité.
L’empathie possède ici une fonction démocratique importante.
Elle nous oblige à ajouter une question à celle de savoir ce que souhaite la majorité :
Qui supportera les conséquences de cette décision ?
Il existe enfin un groupe encore plus éloigné de notre expérience : les générations futures.
Elles ne votent pas.
Elles ne peuvent protester.
Elles ne peuvent négocier avec nous.
Elles subiront pourtant les conséquences de certaines décisions que nous prenons aujourd’hui concernant le climat, les ressources, les technologies, les institutions ou les dettes que nous leur laisserons.
Elles dépendent entièrement de notre capacité à considérer des intérêts qui ne peuvent pas encore se faire entendre.
C’est pourquoi élargir notre cercle d’empathie ne signifie pas éprouver la même affection envers tous les êtres humains.
Ce serait irréaliste.
Cela signifie plutôt reconnaître que les conséquences de nos décisions peuvent créer des responsabilités envers des personnes qui nous sont étrangères, qui pensent autrement que nous, qui possèdent moins de pouvoir ou qui ne sont même pas encore nées.
Notre cercle de responsabilité doit être plus large que notre cercle d’affection.
À partir de là, l’empathie cesse d’être seulement une disposition envers les autres.
Elle devient aussi une manière d’élargir ce que nous sommes capables de percevoir — et donc d’améliorer la manière dont nous décidons ensemble.
III. De l’empathie à une société plus intelligente
Voir davantage
Aucun individu ne possède toute la réalité.
Nous observons chacun le monde depuis une position particulière, avec certaines connaissances, certaines expériences et certains angles morts.
Une personne directement touchée par une décision peut voir un problème qu’un décideur ne perçoit pas. Une minorité peut vivre des conséquences invisibles pour la majorité. Un expert peut comprendre les mécanismes d’un problème sans connaître entièrement la manière dont il est vécu sur le terrain.
Ces différences ne produisent donc pas seulement des désaccords.
Elles produisent aussi de l’information.
Écouter les autres permet de découvrir ce que notre propre perspective ne nous montre pas. Cela aide à détecter des risques, des effets inattendus, des injustices ou des erreurs de conception avant qu’ils deviennent plus graves.
C’est là que l’empathie peut devenir une composante de l’intelligence collective.
L’empathie permet à l’intelligence individuelle de devenir intelligence collective.
Mais à une condition essentielle :
Les perspectives doivent pouvoir être confrontées aux faits, aux données et à l’expertise.
Toutes les perceptions ne sont pas nécessairement exactes.
Toutes les opinions ne se valent pas sur toutes les questions.
L’expérience vécue apporte une information précieuse, mais elle ne remplace pas la connaissance scientifique, la vérification ou l’analyse rigoureuse.
L’intelligence collective apparaît lorsque nous sommes capables de combiner plusieurs formes de connaissance plutôt que d’en absolutiser une seule.
Mais l’empathie ne suffit pas
Il serait toutefois dangereux d’en faire une solution universelle.
L’empathie humaine est sélective.
Nous ressentons généralement davantage ceux qui nous ressemblent, ceux que nous connaissons ou ceux dont la souffrance nous est visible.
Elle peut aussi être biaisée.
Nous pouvons croire comprendre quelqu’un alors que nous projetons sur lui notre propre manière de penser.
Elle peut être épuisante.
Nous ne pouvons pas ressentir intensément toutes les souffrances du monde en permanence.
Et elle peut être manipulée.
Une image, un récit ou une campagne peuvent orienter notre attention vers certaines victimes et en rendre d’autres presque invisibles.
Une civilisation ne peut pas dépendre de notre capacité à ressentir la bonne émotion au bon moment.
Nos droits, nos protections et nos responsabilités doivent continuer d’exister même lorsque notre empathie faiblit.
C’est précisément pour cela que nous construisons des institutions.
Transformer l’empathie en structures
Une société durable doit transformer certaines intuitions morales en mécanismes qui continuent de fonctionner indépendamment de nos émotions immédiates.
Le droit permet de protéger une personne même lorsqu’elle est impopulaire.
La démocratie permet à des intérêts différents d’entrer dans la décision collective.
La justice offre des moyens de régler certains conflits sans recourir directement à la vengeance.
L’éducation peut apprendre à reconnaître les biais, à comprendre plusieurs perspectives et à débattre sans déshumaniser.
Les mécanismes de dialogue permettent à des adversaires de continuer à se parler.
La diplomatie crée des règles entre des États qui n’ont pas besoin de se faire confiance entièrement pour coopérer.
Les institutions internationales permettent de coordonner certains problèmes qui dépassent les frontières.
Et les mécanismes de vérification rendent les engagements plus crédibles.
Toutes ces structures ont une fonction commune :
rendre possible la coopération entre des personnes ou des groupes qui ne pensent pas de la même manière.
La confiance comme infrastructure invisible
Ces mécanismes reposent toutefois sur une condition essentielle : la confiance.
Pas une confiance aveugle.
Une confiance suffisamment solide pour croire que les règles seront appliquées, que les engagements auront une valeur et que les abus pourront être contestés.
Lorsqu’elle existe, la coopération devient moins coûteuse.
Les personnes partagent davantage d’information.
Elles sont plus capables de reconnaître une erreur.
Les compromis deviennent moins menaçants.
Les désaccords peuvent être exprimés sans nécessairement devenir des ruptures.
La confiance est une infrastructure invisible de la coopération.
Et lorsqu’elle est soutenue par des règles crédibles, elle devient plus qu’un sentiment personnel.
Elle devient une propriété du système.
Du sentiment à la civilisation
C’est finalement ici que l’empathie trouve sa juste place.
Elle nous aide à voir l’autre.
À comprendre ce qu’il vit.
À percevoir certaines conséquences que notre propre perspective ne révèle pas.
Mais elle doit ensuite être relayée par des institutions capables de maintenir cette considération lorsque nous sommes fatigués, divisés, en colère ou simplement indifférents.
L’empathie est peut-être l’impulsion. Les institutions sont le mécanisme qui lui permet de changer le monde.
Une société plus empathique ne serait donc pas seulement plus compatissante.
Elle pourrait aussi devenir plus lucide, plus capable d’apprendre de ses erreurs et plus apte à maintenir la coopération malgré ses divisions.
Et c’est précisément cette capacité qui devient essentielle lorsqu’une civilisation possède une puissance qu’elle doit apprendre à gouverner collectivement.
IV. Le prochain progrès humain
Nous avons appris à transformer le monde
L’histoire humaine peut être vue comme une succession de grandes transformations :
survivre → collaborer → construire → maîtriser → transformer
Chaque étape a augmenté notre capacité d’action.
Nous avons appris à produire davantage, à comprendre davantage, à soigner davantage, à communiquer plus vite et à transformer notre environnement à une échelle toujours plus grande.
Mais cette progression nous place maintenant devant une nouvelle responsabilité.
Car plus notre puissance augmente, plus les conséquences de nos erreurs, de nos rivalités et de nos décisions peuvent devenir importantes.
La prochaine étape pourrait être d’apprendre à coordonner notre puissance.
Le progrès pourrait devenir civilisationnel
Nous avons longtemps mesuré le progrès par ce que nous étions capables d’inventer.
Mais peut-être que le prochain progrès décisif ne sera pas seulement technologique.
Il pourrait être relationnel, politique et civilisationnel.
La question ne serait plus seulement :
« De quoi sommes-nous capables ? »
Mais :
« Sommes-nous capables d’utiliser ensemble ce dont nous sommes capables ? »
Cela exige de devenir meilleurs pour coordonner des intérêts différents, résoudre les conflits sans détruire la coopération, écouter ceux qui possèdent moins de pouvoir et prendre en considération les générations futures.
Cela exige aussi une forme de maîtrise collective : être capables de nous imposer certaines limites lorsque notre avantage immédiat crée un risque plus large.
Notre prochain saut ne consistera donc peut-être pas seulement à construire des technologies plus puissantes.
Il pourrait consister à devenir suffisamment matures pour décider ensemble comment les utiliser.
L’empathie retrouve ici sa place.
Non pas comme une solution miracle.
Mais comme l’une des capacités qui permettent de comprendre les autres, de reconnaître les conséquences de nos choix et de maintenir la coopération malgré nos différences.
Nous avons appris à transformer le monde.
Le véritable progrès pourrait maintenant être d’apprendre à le transformer ensemble.
Conclusion — assez matures pour notre propre puissance
Nous ne sommes pas menacés simplement parce que nous sommes différents. Les désaccords, les rivalités, les intérêts divergents et les appartenances distinctes feront toujours partie de l’expérience humaine. Le danger apparaît lorsque notre puissance devient suffisamment grande pour que notre incapacité à dépasser certaines divisions mette en danger ce dont nous dépendons tous.
L’empathie ne nous demande pas d’abandonner nos convictions, nos communautés ou nos conflits. Elle nous demande de reconnaître l’humain à l’intérieur de la différence, de comprendre que notre point de vue n’est jamais le seul possible et d’intégrer dans nos décisions la réalité de ceux qui en subiront les conséquences — même lorsqu’ils sont loin, minoritaires ou encore à venir.
Le véritable signe de maturité d’une civilisation n’est peut-être pas la puissance qu’elle possède, mais sa capacité à utiliser cette puissance sans se détruire elle-même.
Nous avons appris à transformer le monde. Il nous reste maintenant à apprendre à le transformer ensemble, sans nous perdre les uns les autres au passage.